J'ai un doctorat. Huit ans d'études après le bac, une thèse, des années de recherche. J'enseigne à l'université française. Devant les étudiants, on m'appelle « chargée d'enseignement ». Sur ma fiche de paie — quand elle arrive — on m'appelle « heures complémentaires ».
Je surveille les examens le samedi. Je corrige les copies le soir. Je réponds aux mails, je prépare mes cours, j'assiste aux réunions. De tout cela, une seule chose est payée : l'heure où je suis debout face à la salle. Le reste, l'université le reçoit gratuitement.
Je suis souvent payée avec des mois de retard. Rapporté aux heures réelles, mon salaire passe sous le SMIC. Et l'an prochain, rien ne me garantit qu'on aura encore besoin de moi — ni qu'un poste existera pour celle que l'on a pourtant formée pendant dix ans.
En Allemagne, elle s'appelait Hanna. Un ministère avait inventé ce personnage pour expliquer, sourire aux lèvres, pourquoi la précarité des chercheurs était normale — voire nécessaire à la créativité. Des milliers de voix ont répondu : Ich bin Hanna. Et la loi a bougé.
En France, je m'appelle Léa. Je ne suis pas un cas isolé. Je ne suis pas une exception malheureuse. Je suis le fonctionnement ordinaire d'une université qui tourne sur celles et ceux qu'elle refuse de titulariser.
Je ne suis pas une variable d'ajustement.
Je suis Léa. Et vous ?
Des exigences simples, chiffrables, opposables. Ce ne sont pas des cas particuliers à corriger un à un : c'est un système à réformer. Les deux premiers blocs sont notre fer de lance — le scandale le plus documenté et le plus immédiat à régler.
Bientôt : proposez vos revendications.
L'espace pour enrichir ce cahier ouvrira en même temps que le recueil des témoignages.
À l'approche de l'élection présidentielle, nous demandons que la précarité et les rapports de pouvoir à l'université entrent enfin dans le débat, dont ils sont aujourd'hui absents.
Nous voulons une université où la dépendance à une seule autorité ne fait plus le lit de l'arbitraire, où contester un abus ne signifie plus perdre son contrat, sa thèse ou sa carrière. Ce n'est pas une utopie : en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une coalition entre un parti conservateur et les écologistes vient d'inscrire dans la loi un cadre clair contre l'abus de pouvoir à l'université.
Agir n'est donc ni une question de camp, ni une question de moyens : c'est une question de volonté. Ce qu'une majorité a fait là-bas, la France peut le faire aussi.
Chaque témoignage commence par « Je suis Léa ». Les prénoms et les détails identifiants sont volontairement absents : Léa est un collectif, pas une personne à exposer.
Trois ans de vacations dans la même UFR. Chaque année je réenvoie le même dossier, chaque année on me dit que « le poste viendra ». Il n'est jamais venu. J'ai fini par comprendre qu'il n'était pas prévu qu'il vienne.
Payée en février pour des cours donnés en octobre. Entre les deux, j'ai vécu sur mon découvert. On nous demande d'être rigoureux ; l'administration, elle, peut attendre quatre mois pour nous payer.
Un samedi entier à surveiller un partiel. Non payé : ce n'est pas « une heure de cours ». La correction des copies non plus. On rémunère la façade et on efface le reste.
« CDI de mission scientifique. » On m'a fait signer un contrat à durée indéterminée qui s'arrête à la fin du projet. J'ai mis des mois à comprendre que ce CDI-là ne me protégeait de rien.
Un collectif de chercheuses et de chercheurs de l'université française — titulaires comme précaires — réuni·es autour d'une conviction : la précarité académique n'est pas une fatalité, et d'autres pays l'ont prouvé. Certain·es d'entre nous travaillent sur le droit comparé de l'emploi scientifique en Europe ; c'est de là que vient la filiation assumée avec #IchBinHanna.
Nous avançons sous le nom collectif de Léa plutôt que sous nos noms propres — non par goût du secret, mais parce que ce mouvement documente un système, pas des personnes, et parce que plusieurs d'entre nous sommes directement concerné·es par la précarité décrite ici.
Ce que vous écrivez arrive donc entre les mains de gens qui connaissent ce terrain de l'intérieur, et qui en feront un manifeste et une adresse aux candidat·es à la présidentielle.
Je suis Léa est un mouvement indépendant, non partisan et à vocation pluraliste. Nous sollicitons toute personne, institution, organisation syndicale, association et force politique démocratique prête à soutenir des mesures précises contre la précarité dans l'ESR.
Le recueil des témoignages ouvre très bientôt.
Nous mettons en place l'espace sécurisé qui recueillera vos récits — relus, anonymisés, et jamais publiés sans votre accord. Revenez dans quelques jours : le mur des Léa n'attend que vous.