J'ai un doctorat. Huit ans d'études après le bac, une thèse, des années de recherche. J'enseigne à l'université française. Devant les étudiants, on m'appelle « chargée d'enseignement ». Sur ma fiche de paie — quand elle arrive — on m'appelle « heures complémentaires ».
Je surveille les examens le samedi. Je corrige les copies le soir. Je réponds aux mails, je prépare mes cours, j'assiste aux réunions. De tout cela, une seule chose est payée : l'heure où je suis debout face à la salle. Le reste, l'université le reçoit gratuitement.
Je suis souvent payée avec des mois de retard. Rapporté aux heures réelles, mon salaire passe sous le SMIC. Et l'an prochain, rien ne me garantit qu'on aura encore besoin de moi — ni qu'un poste existera pour celle que l'on a pourtant formée pendant dix ans.
En Allemagne, elle s'appelait Hanna. Un ministère avait inventé ce personnage pour expliquer, sourire aux lèvres, pourquoi la précarité des chercheurs était normale — voire nécessaire à la créativité. Des milliers de voix ont répondu : Ich bin Hanna. Et le pays a été forcé d'en débattre.
En France, je m'appelle Léa. Je ne suis pas un cas isolé. Je ne suis pas une exception malheureuse. Je suis le fonctionnement ordinaire d'une université qui tourne sur celles et ceux qu'elle refuse de titulariser.
Je ne suis pas une variable d'ajustement.
Je suis Léa. Et vous ?
Connue, et tolérée. Des chercheur·ses payé·es sous le SMIC : ça n'émeut personne — un visage, si. Notre rôle : rendre cette précarité impossible à ignorer.
Ce que nous laissons à d'autres. Les syndicats (SNESUP-FSU, CGT FERC Sup, SUD Éducation) informent sur les droits, accompagnent les recours individuels et l'action en justice, et publient des guides — comme le guide des droits de l'enseignant·e vacataire de la Confédération des jeunes chercheurs : un travail de fond irremplaçable, vers lequel nous vous renvoyons. Nous ne prétendons ni les remplacer, ni refaire ce qu'ils font. Ce que nous ajoutons : rassembler des centaines de récits dispersés en une preuve collective et visible — un visage, une voix, une force publique — qui sensibilise le grand public et pèse là où un dossier seul ne pèse pas. Les collectifs, associations et syndicats qui veulent faire cause commune sont les bienvenus.
Les informations juridiques de ce site sont générales et ne constituent pas un conseil juridique individualisé. Pour votre situation propre, rapprochez-vous d'un syndicat ou d'un·e professionnel·le du droit.
Pas des doléances. Des exigences — précises, chiffrables, opposables. Parce que ce n'est pas une collection de malchances à traiter au cas par cas : c'est un système qui tourne au travail sous-payé. Elles sont classées par ordre d'urgence. Les deux premières ne se négocient pas : le scandale le mieux documenté, et le plus simple à faire cesser. La troisième peut être obtenue dès maintenant, par un seul groupe de député·es. Les trois suivantes se jouent dans le budget 2027 : d'où vient l'argent de l'enseignement supérieur, et où il part. Reste à vouloir.
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Ces demandes, nous les posons aussi aux candidat·es à la présidentielle de 2027. Voir nos questions aux candidat·es →
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Une revendication qui manque, ou une question que nous devrions poser aux candidat·es à la présidentielle ? Écrivez-nous à contact@jesuislea.fr. L'espace pour les proposer directement sur le site ouvrira très bientôt.
À l'approche de l'élection présidentielle, nous demandons que la précarité de celles et ceux qui font vivre l'université entre enfin dans le débat, dont elle est aujourd'hui absente. En Allemagne, un simple mot-clic — #IchBinHanna — a rendu visible tout un système et forcé la réforme à l'agenda politique. En France, ce système a un nom : Léa.
Nous voulons une université qui cesse de tenir sur le travail gratuit : ces heures de préparation, de correction, de surveillance données sans qu'elles ne comptent nulle part. Une université qui paie à l'heure juste et sans des mois de retard, où aucun salaire ne tombe sous le SMIC. Où l'on cesse de remplacer des postes par des contrats précaires reconduits sans fin, et où un « CDI » ne s'éteint pas avec un projet. Où contester un abus ne signifie plus perdre son contrat, sa thèse ou sa carrière.
Ce dernier point — briser la loi du silence qui protège les abus — semble le plus hors de portée. Il ne l'est pas : en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une coalition entre un parti conservateur et les écologistes vient d'inscrire dans la loi un cadre clair contre l'abus de pouvoir à l'université. La preuve que rien de ce que nous demandons n'est une utopie.
Agir n'est donc ni une question de camp, ni une question de moyens : c'est une question de volonté. Ce qu'une majorité a fait là-bas, la France peut le faire aussi.
Avec un collectif d'organisations mobilisées contre la précarité dans l'ESR, nous adressons les mêmes cinq questions à chaque candidat·e à l'élection présidentielle. Des engagements simples et vérifiables. Les réponses — comme les absences de réponse — seront rendues publiques.
À chaque question, une réponse attendue : oui, en partie, non — ou le silence, que nous rendrons visible.
Chaque témoignage commence par « Je suis Léa ». Les prénoms et les détails identifiants sont volontairement absents : Léa est un collectif, pas une personne à exposer.
Avant de vous lancer, trois petites choses :
Et promis : rien ne sort sans votre autorisation, et tout peut être corrigé ou retiré sur simple demande.
Certains de ces récits disent une grande détresse. Si vous traversez une période difficile, vous n'êtes pas seul·e — et ce que ce système vous fait vivre ne dit rien de votre valeur. Cette précarité pèse d'autant plus lourd sur celles et ceux qu'on fragilise déjà : femmes, parents, personnes étrangères ou racisées. Ce n'est pas à vous de porter seul·e ce qui relève d'un choix collectif.
BESOIN DE PARLER À QUELQU'UN ?
En cas de souffrance psychique, le 3114 — numéro national de prévention, gratuit, 24h/24 — est à votre écoute. Les étudiant·es peuvent aussi joindre Nightline, et chaque université dispose d'un service de santé et d'une cellule d'écoute. Face à une discrimination, y compris liée à la grossesse, le Défenseur des droits répond au 39 28 (gratuit, en semaine de 9 h à 18 h, ou par tchat sur antidiscriminations.fr). Face à des violences sexistes ou sexuelles : le 3919 (gratuit et anonyme), la cellule VSS de votre établissement et le CLASCHES. Pour faire valoir vos droits, les syndicats et associations de l'ESR peuvent vous accompagner.
Les témoignages les plus récents apparaissent en premier.
Je suis docteure en droit international. La plus haute mention ; un jury qui recommande de publier ma thèse en l'état ; moins d'un an plus tard, une grande maison d'édition internationale l'accepte. Des articles dans des revues reconnues, des travaux pour des gouvernements, des étudiant·es qui aiment mes cours.
Aujourd'hui, je n'ai ni qualification de maîtresse de conférences, ni poste, ni même un contrat d'ATER. J'ai postulé partout. Je donne des cours à la fac, payée sous le SMIC : on me paie l'heure devant les étudiant·es, jamais la préparation, ni les copies, ni les examens. Mes cours de janvier, je les ai touchés en juillet.
Je viens d'Allemagne, mais j'ai fait mes études de droit en France. Rentrer ? Là-bas, sans examen d'État, je ne peux ni exercer ni enseigner le droit. La France m'a formée ; aujourd'hui, elle me laisse à la porte.
Alors je cherche un emploi à temps partiel à côté. Un vrai temps partiel, qui laisse du temps pour continuer la recherche : écrire mon HDR, préparer la voie longue de l'agrégation, ou même envisager d'autres voies. Ça n'existe presque pas. Et comment écrire un livre de haut niveau quand on travaille toute la semaine pour payer son loyer ?
Et quand j'en parle, on me conseille de « travailler sur moi ». De faire du yoga, du sport. Mais le problème, ce n'est pas moi. Et si vous vous reconnaissez ici, ce n'est pas vous non plus.
J'ai longtemps hésité à montrer mon visage. Je le fais pour toutes celles et ceux qui ne peuvent pas. Nous faisons tourner l'université ; nous méritons d'être payé·es, reconnu·es, et d'avoir un avenir.
Je suis Léa. Nous sommes Léa. Et nous ne nous tairons plus.
Je suis Léa et je propose d’ajouter un exemple de « paiement en nature ». Avec une collègue titulaire, nous avons organisé un séminaire de recherche. Elle avait obtenu des financements qu’elle pensait pouvoir mobiliser pour me rémunérer quelques heures de vacation. Le séminaire a été un succès. Mais lorsqu’elle a voulu concrétiser ma rémunération, nous sommes entrées dans un tunnel administratif dont l’issue a été : « impossible ». Pourquoi ? Parce que je faisais déjà de la vacation pour des cours, et qu’apparemment il n’était pas possible de cumuler un contrat de vacation d’enseignement avec un contrat pour une activité de recherche. Du coup, elle m’a proposé de me financer un déplacement pour un colloque, et on m’a offert le livre du chercheur que nous avions invité. Ce témoignage n’est pas pour blâmer ma collègue, qui a tout fait pour me rémunérer. J’ai plusieurs collègues titulaires très sensibles à notre situation, qui se démènent pour nous aider. Ces collègues, déjà débordé·es, perdent de précieuses heures à lutter contre les tunnels administratifs. Or c’est un comble : tout se passe comme si les services administratifs n’étaient pas outillés pour embaucher des précaires, alors même que nous sommes la plus grosse ressource humaine de l’université.
Je suis professionnelle intervenante dans plusieurs universités, dans des masters. J’ai 25 ans d’expérience dans mon domaine. Je fais des centaines de kilomètres en train, pas forcément remboursés, et je suis payée cinq mois après mes interventions. Désormais, on me demande de signer dans mes contrats un engagement par lequel j’accepte de faire toutes les tâches supplémentaires sans rémunération (réunions, soutenances, jurys, etc.) : « L’intéressé s’engage à accomplir, sans rémunération complémentaire, toutes les obligations liées à ses enseignements. » Je signe mes contrats en caviardant systématiquement cette mention… De toute façon, c’est une clause abusive : juste une demande formalisée de travail non rémunéré. Dingue !
Je suis Léa. J’enchaîne un deuxième postdoctorat : le premier faisait six mois, celui-ci dix. C’est court, mais je prends ce qu’on me donne pour faire exister le sujet de recherche qui me tient à cœur. L’horizon est incertain, et je tiens parce que je travaille sur un sujet qui me motive. En parallèle, je donne des cours en vacation, en L1 et en M2, dans deux villes éloignées l’une de l’autre. Pour les L1, on me l’a proposé une semaine avant le début du cours : il fallait à peu près tout préparer (on m’avait évidemment dit que les cours étaient déjà prêts). J’ai accepté parce que je n’avais pas encore enseigné en L1, et je me disais que ça cochait une case de plus dans mon dossier pour un hypothétique poste d’enseignant-chercheur. Je pensais d’ailleurs garder un autre cours que j’assurais l’année dernière, mais on m’a dit qu’il fallait remplir le service de l’ATER tout juste recruté·e : je n’ai donc pas été reconduite. Pour le M2, nous allons voir des partenaires sur le territoire, et il est prévu qu’on les rémunère pour le temps passé. Comme l’université a un budget contraint, m’a-t-on dit, on m’a proposé de leur reverser « au black » une partie de ma paie lorsque je serai sur le terrain avec les étudiant·es. J’ai accepté, parce que je tiens à ce que les étudiant·es rencontrent ces acteurs et à ce qu’ils soient dédommagés, eux aussi très précaires. Mais c’est au détriment de mon revenu, déjà bien maigre.
Je suis Léa. J’ai connu l’université sous presque toutes ses formes précaires, d’abord comme étudiante boursière : faute de moyens pour me loger, je faisais chaque jour le trajet depuis chez mes parents. J’ai mené ma thèse sans financement, en parallèle d’un poste d’ingénieure d’études contractuelle, embauchée sur projet, avec un contrat à re-signer chaque année. J’ai donc autofinancé ma thèse, le soir et les week-ends. Pendant ces années, j’ai aussi été vacataire dans deux universités, pour étoffer mon CV, me former à l’enseignement et arrondir les fins de mois. Avec ces statuts de contractuelle, tout se complique dans la vie. Pendant des années, c’est le CDI de la personne avec qui je vivais qui nous a permis d’avoir un appartement. Quand nous nous sommes séparés, mon dossier ne passait nulle part : c’est finalement mon statut d’étudiante-doctorante qui m’a sauvée, parce qu’il me permettait encore de présenter un parent comme garant. Aujourd’hui, je vis grâce aux aides sociales, car mon salaire d’ATER ne suffit pas à couvrir mes charges. J’habite loin de mon université, parce que c’était moins cher, et je paie le stationnement à la journée chaque fois que je viens : le parking de l’université est réservé aux titulaires. Acheter un logement, avoir un enfant : ces projets restent suspendus. Cette année est ma dernière possible comme ATER. On m’a proposé une responsabilité de promotion en me disant que ce serait « bien pour mon CV ». Sur le moment, j’ai pris cette proposition comme une marque de confiance, presque une faveur. Avec le recul, je vois surtout un travail gratuit, une charge qui ne devrait pas revenir à une contractuelle, sans le statut ni la prime qui vont normalement avec.
Je suis Léa. J’ai un doctorat et je travaille comme secrétaire à l’université. J’ai eu la chance d’avoir une thèse financée par un contrat doctoral et deux ans de contrat d’ATER. Aujourd’hui, j’essaie de jongler entre un contrat à temps plein, des vacations et mes recherches. Je vis pour les quelques heures de cours que j’ai pu obtenir comme vacataire ; j’attends ces jours-là avec impatience, même s’ils commencent tôt le matin et finissent tard le soir. J’aime être enseignante, et quand on aime… on donne sans compter. Et mes recherches, dans tout ça ? Elles sont devenues mon activité principale les week-ends et les jours de congé. Tout moment libre y est consacré, car j’aime faire de la recherche et, comme je viens de l’écrire, quand on aime, on ne compte pas. Je ne sais pas pendant combien de temps je pourrai mettre ma vie personnelle en pause pour continuer à « étoffer mon dossier » et espérer enfin exercer le métier de mes rêves. Je sais seulement qu’on n’est qu’au mois d’octobre, et que je suis déjà épuisée.
Docteure, thèse soutenue avec les félicitations du jury, qualifiée par le CNU, on m’a pourtant déconseillé de postuler à un poste de maîtresse de conférences, faute d’agrégation. Après plusieurs années de contrats précaires dans le public, j’ai renoncé à la recherche. Je travaille aujourd’hui en CDI dans le privé, sur un poste qui ne tient pas compte de mes compétences de docteure. C’était un choix : celui de ne pas sacrifier mon désir de fonder une famille. J’ai eu deux enfants. Mais je reste passionnée, alors je poursuis mes recherches sur mon temps libre : mes soirées, mes nuits, mes week-ends et mes cinq semaines de congés, le tout à mes frais. Il m’arrive même d’acheter le volume dans lequel paraît ma propre contribution. Mes travaux comptent pourtant pour mon laboratoire, où je suis chercheuse associée. Une passion sans reconnaissance, qui coûte.
Durant mon doctorat, j’ai subi, avec d’autres étudiants, des phrases et des situations dénigrantes de la part d’un directeur de thèse. Ce dernier a écrit sur moi, dans mon rapport de soutenance, un passage dénigrant qui m’a suivi dans mes candidatures, avant d’être retiré. Comme beaucoup, j’ai assisté à des recrutements de maîtres de conférences relevant de renvois d’ascenseurs, alors que des centaines de candidats espéraient une sélection fondée sur le mérite. Généralement, un professeur va élire le prétendant d’un autre professeur qui lui rendra service par la suite en élisant son favori lors d’un prochain recrutement. « On a tous été élus grâce à un coup de téléphone de notre directeur de thèse », m’avouait un professeur. « Ce ne sont pas forcément les meilleurs qui sont élus. » Ces pratiques, malheureusement encore répandues, m’ont profondément marqué et continuent de fragiliser de jeunes chercheurs.
Je suis Léa depuis treize ans, dans plusieurs établissements d'enseignement supérieur. Pendant dix ans, j'ai tout accepté, pensant que viendrait mon tour pour un poste pérenne. Spoiler : il ne viendra jamais. Entre-temps, j'ai décidé d'arrêter de subir l'inlassable broyage des dossiers de concours. Je continue néanmoins d'enseigner : plus de 350 heures de TD chaque année, payées de façon tout à fait aléatoire. Cette année universitaire, premiers cours donnés mi-septembre, première paye (partielle !) fin mars. Bien sûr, j'ai déjà fait des post-docs, été ATER, passé des concours, été auditionnée et même classée… Bref, le problème, ce n'est pas moi (contrairement à ce que j'ai cru trop longtemps, dans la course au toujours plus), mais le système qui dysfonctionne sacrément.
Je suis Léa. Au milieu de l'été, à la suite d'un désistement, on m'a annoncé que j'étais embauchée sur un contrat d'ATER à l'autre bout de la France. J'ai assuré l'ensemble de mes enseignements au mieux, dans l'espoir d'être reconduite l'année suivante. À l'approche de la fin de mon contrat, on m'a toutefois expliqué qu'une doctorante locale avait besoin du poste pour achever sa thèse en étant financée. Le poste lui a été attribué, alors qu'elle n'avait pas assuré ces enseignements. On a vraiment l'impression d'être une pièce de rechange, bonne à être jetée malgré tout l'investissement.
Je soutiens ma thèse avec mention, au bout de huit années… non financées ! Je me dis : la qualification, simple formalité, et à moi un poste de maîtresse de conférences. Et puis, bam : « on ne vous offre pas la qualif, madame, on la mérite ! » Je dois refaire mes preuves, avec des projets plus « novateurs ». Je me remets en question, je me fragilise. Je retente, je l'obtiens enfin. Lors de ma seule audition, je comprends après coup qu'un candidat local était déjà pressenti. Un poste fléché ? On ne vous l'annonce pas, vous le déduisez vous-même. Après, c'est le calme plat, et la démotivation. Ma qualification a expiré. Comment peut-on poursuivre et survivre dans ces conditions ? Je saisis cette tribune pour avertir celles et ceux qui voudront faire une thèse : ne tombez pas dans le panneau comme moi, si naïve que j'étais ! Dégoûtée ? Certainement.
Je suis Léa, mais je dois taire mon doctorat ! Fière d'avoir soutenu une thèse sur un sujet central du débat social, mais appauvrie et épuisée par une thèse non financée et trois ans de post-doc qui m'ont écœurée du milieu, je me lance dans la formation pour les collectivités. Tou·tes les formateur·rices sont catégoriques : « Ne dites surtout pas que vous êtes docteure, ni chercheuse. Ça fait prétentieux et ça braque le public. » Un exemple de la violence ordinaire induite par l'absence de reconnaissance publique du travail de la recherche. Rappelons que c'est bien dans les derniers travaux des chercheur·euses, tous statuts confondus, que les formateur·rices trouvent matière à leurs supports…
« Je suis Léa. » Je suis doctorante non européenne, actuellement en cinquième année de thèse en sciences humaines et sociales. Je fais partie des doctorantes étrangères les plus chanceuses dans mon domaine. J'ai fait mon master en France avant l'augmentation des frais d'inscription pour les étudiants extracommunautaires. J'ai bénéficié d'un contrat doctoral de trois ans, puis des allocations chômage pour poursuivre ma thèse. Même avec ces conditions relativement favorables, mon parcours n'a pas été simple. Mon contrat doctoral et mon titre de séjour « passeport talent » ont expiré en même temps. Pour renouveler mon titre de séjour, on me demandait un justificatif de France Travail. Pour percevoir mes allocations chômage, France Travail exigeait un titre de séjour renouvelé. Quant au retour au statut étudiant, il risquait de me priver de ces allocations. Personne ne m'avait prévenue de cette situation. J'ai alors découvert que d'autres doctorants étrangers, anciens contractuels comme moi, se retrouvaient dans les mêmes impasses administratives et financières. Certains finissent par abandonner leur thèse après trois années de financement. Leur abandon peut ensuite être perçu comme un échec individuel, voire comme un détournement de fonds. J'ai pu m'en sortir presque miraculeusement grâce à ma sous-préfecture, située dans une petite commune. Mais la plupart des doctorants dans la même situation n'ont pas cette chance. Cette année, pour terminer ma thèse tout en acquérant de l'expérience dans l'enseignement, j'ai accepté d'assurer un cours en tant que vacataire. Trois heures et demie de trajet aller-retour, des frais de transport à ma charge, des cours préparés depuis l'été, des copies à corriger. Le tout pour une rémunération qui ne sera versée qu'en janvier. J'ai déclaré mes heures travaillées à France Travail. Mais faute de bulletin de salaire, que je ne peux pas fournir avant d'être payée, mes allocations ont été suspendues dès le début de mes enseignements. Depuis, je multiplie les démarches pour débloquer la situation. J'ai dû puiser dans mes économies pour payer ma cinquième inscription en doctorat et la CVEC. Il me reste encore à payer mon loyer. Même si la situation se règle, mes allocations seront diminuées en raison de cette activité. J'en viens à me demander si je n'aurais pas mieux fait d'enseigner gratuitement. La semaine dernière, j'ai reçu mon autorisation de réinscription en cinquième année. Le courrier me rappelle que j'ai bénéficié de trois ans de financement, que ma thèse aurait donc dû être terminée et que je dois impérativement soutenir cette année. Dans ma discipline, l'accès au terrain et la collecte des données prennent souvent au moins un an, et leur traitement une année supplémentaire. Pendant ces années, j'ai participé à des séminaires, publié et poursuivi mes recherches sans interruption. Mes directeurs de thèse et mon comité de suivi ont attesté de l'avancement de mon travail. Mais dans ce courrier administratif, ces années de travail se résument à un retard dont je suis tenue responsable. Je n'ai jamais cessé de travailler sur ma thèse. Aujourd'hui, je dois surtout trouver comment payer mon loyer tout en continuant à travailler. Et je le rappelle : je fais partie des doctorantes étrangères en sciences humaines et sociales les plus chanceuses.
Je suis Léa. Après une thèse, un post-doc, des vacations d'enseignement, 2 ans comme ATER, des qualifications dans 3 sections CNU différentes, ça fait 8 ans que je tente les concours de MCF, en vain... Obligée de partir dans le privé, mon rêve d'universitaire se brise 😞. J'ai vécu la précarité, les heures qu'on ne compte plus, les contrats précaires à répétition. Alors je comprends et je soutiens !
Je suis Léa, j’ai un doctorat, j’ai enseigné durant de nombreuses années à l’université et dans des centres de formation pour le futur personnel de santé, payée en dessous du smic si l’on compte toutes les heures de travail que j’y ai passées. Impossible de trouver un emploi pérenne ou un postdoc, j’ai deux enfants en bas âge et je songe à reprendre cinq ans d’études en psychologie et laisser l’anthropologie de côté car il m’est impossible d’en vivre dignement. J’ai un mi-temps au smic et je dois revoir mon avenir depuis le départ, même avec un doctorat.
Je suis Léa. Treize années de campagne de recrutement MCF, classée six fois deuxième, toujours pas recrutée. Dernièrement, on m'a appelée pour me demander de remplacer un vacataire qui s'était désisté. Le cours commençait le lendemain. J'ai dit non.
Je suis Léa
Je suis ATER pour la 2e année consécutive. L’année dernière, j’ai passé toute l’année à préparer mes cours, que je réutilise en partie cette année. J’ai une cinquantaine de copies à corriger chaque semaine, car nous sommes maintenant obligés de faire constamment des évaluations en classe pour limiter l’usage des IA génératives.
À la fin de l’année universitaire, je ne pourrai pas continuer à enseigner à temps plein et rentabiliser une année intense de préparation car j’ai excédé les 2 ans réglementaires (je n’ai pas l’agrégation). J’envisage sérieusement d’aller en lycée l’année prochaine, le salaire étant sensiblement le même qu’en ATER, même sans CAPES ou agrégation. Je touche d’ailleurs moins que mes collègues doctorant.es sous contrat doctoral.
Ces dernières années, j’ai encadré plusieurs mémoires de master et de licence, sans que ce soit rémunéré (ce qui est le cas cette année, mais mon service étant plein cela signifie que si je veux encadrer des mémoires, c’est toujours gratuitement). J’avais la possibilité d’encadrer un mémoire dans une institution qui rémunère plus de 1 000 € l’encadrement d’un mémoire de groupe, mais cela comptait comme des heures supplémentaires donc je n’ai pas eu le droit de le faire.
Enfin, je suis une personne handicapée et je dois insister très lourdement chaque semestre pour avoir des horaires adaptés à mon handicap (c’est à dire pas trop tôt le matin car j’habite très loin de la fac et regroupés sur deux jours pour limiter mes déplacements).
J’ai commencé ma thèse avec des ailes, portée par l’enthousiasme de travailler sur un sujet qui me passionnait. Sans même en avoir pleinement conscience au début, j’ai été victime de harcèlement moral de la part de mon co-encadrant, un grand mandarin. D’abord, il m’a humiliée en public lors de colloques. Puis il m’a fait comprendre que rien ne marchait dans mon travail. J’ai vite compris que, si je ne me montrais pas à la hauteur de ses attentes — notamment parce que mon français n’était pas excellent —, il me ferait sortir de l’établissement...Entre-temps, j’avais préparé une candidature pour partir à l’étranger. J’ai été acceptée, mais les circonstances m’ont fermé cette porte. Après des mois d’incertitude, j’ai finalement retrouvé ma place dans une autre université, dans une atmosphère accueillante, sous la direction d’une nouvelle directrice de thèse. J’ai pu respirer un peu. J’ai trouvé un travail à côté et j’ai repris mes cours...
Cette année, tout recommence. Je n’ai pas les moyens de payer mon inscription à l’université, alors même que le secrétariat exerce sur moi une pression énorme pour que je fournisse mon certificat de scolarité afin de pouvoir signer mon contrat. Et cette même personne m’annonce que, faute de budget, je ne serai payée que dans six mois. J’ai réagi, bien sûr. Mais sans solidarité, on ne peut rien. À tout cela s’ajoute la nécessité de travailler à côté pour simplement manger, tout en subvenant aux besoins de ma mère malade.
Et voilà où j’en suis : j’ai quarante ans. Les dix meilleures années de ma vie ont été englouties par les mandarins de l’académie française...mais la lutte continue quoi
Je suis Léa.
Et mon université m'a menti pour me recruter pour des vacations.
Après 2 ans d'ATER, on me propose de poursuivre au sein du même département pour faire quelques vacations à partir de septembre, en attendant ma soutenance de thèse. Je suis très heureuse de cette proposition, je ne demande qu'à garder un pied à l'université : enseigner, discuter avec les collègues, accompagner les étudiantes, j'aime vraiment ça. Ça m'aide à maintenir un équilibre avec le temps que je consacre à ma thèse en parallèle. Je demande toutefois si mes frais de transports pourront être au moins partiellement pris en charge. C'était le cas jusqu'à présent, lorsque j'étais ATER. Je me suis renseignée dès avril avec mon conseiller France Travail pour tout anticiper : je veux être au moins à l'équilibre. Gagner un peu d'argent, mais surtout ne pas en perdre, car mon abonnement de train pour aller au campus me coûte plus de 150 € par mois, et mon allocation chômage sera nécessairement diminuée car j'aurais un petit revenu dégagé par l'activité d'enseignement. En somme, la condition sine qua non pour que j'effectue ces vacations, c'est qu'on prenne un peu en charge ces frais de déplacement. Sinon, je perds carrément de l'argent pour aller faire ces quelques heures de cours.
Les collègues votent ça au sein du département au mois de juin et c'est ok. Je suis ravie. L'été se profile, je bosse à fond ma thèse et prépare mes cours.
Septembre arrive. C'est le début de la course poursuite avec les administratifs et trouver la bonne personne à qui adresser les "ordres de missions" est un défi colossal. J'ai l'impression d'embêter tout le monde avec ça. Je collecte minutieusement mes billets de train et mes justificatifs de paiement. Ah oui, car j'oubliais : on m'a demandé de prendre mes billets de train à l'unité. Impossible pour l'université de rembourser un abonnement, même si c'est beaucoup plus avantageux financièrement... Allez comprendre. L'argent public, c'est pas ce qui manque. Bref, je collecte donc mes justificatifs et mes collègues m'aident dans ma quête.
Début octobre, après avoir réalisé un certain nombre de cours, commencé le programme avec les étudiants, mes collègues m'informent qu'il ne sera pas possible de me rembourser le moindre frais de déplacement.
Je n'aurai jamais aucun interlocuteur du côté de l'administration. On se contente de faire passer l'info par des collègues. Aucun recours, rien, ce n'est pas possible, aucun remboursement possible. C'est ferme.
J'ai avancé des sommes importantes en prenant ces billets à l'unité, plutôt que l'abonnement.
Tout le monde autour de moi hausse les épaules. "Ma pauvre, c'est pas de chance" ; "tu peux toujours arrêter de faire les cours si tu veux..." ; "Moi quand j'étais doctorant, je donnais des cours et je gagnais quasi rien". (Je pense : "mouais, en 1990, super. Puis maintenant tu es PU. Super le biais du survivant"). "Si tu as besoin de livres pour ta thèse, tu ne les achètes pas par toi-même hein..."
Je me retrouve avec ma collection de billets de train qui ne me seront jamais remboursés. Pas même à moitié. Et quand je demande quand est-ce que je serai payée pour les heures effectuées en septembre, car mon conseiller France Travail s'impatiente, on me répond que ce ne sera pas avant fin janvier.
Quand j'aurai faim, je mangerai les livres qu'on m'aura achetés.
Je suis Léa. En thèse depuis cinq ans, et en errance administrative à chaque rentrée. Non financé, je galère à m'insérer dans le laboratoire et trouver des places au sein du monde de la recherche, tout en devant lutter pour maintenir des revenus complémentaires histoire de survivre à mon doctorat. L'administration me fait payer cher mes demandes d'exonération, et la perte de pièces ou le retard dans le traitement de mes dossiers, inconvénient mineur de leur côté, relève de la remise même en cause de mon statut d'étudiant, avec des ramifications en cascade sur mes droits dans et hors campus. La seule année où je n'ai eu aucun problème est en payant la somme due en empruntant à des proches, avant de faire des demandes de remboursement: chaque autre procédure entamée dans les délais en cinq ans de thèse a mené à une inscription tardive en avril ou mars ... J'ai des difficultés supplémentaires liées à l'intégration au laboratoire, parcours associé à un soupçon de TSA que ma précarité permet très difficilement de faire diagnostiquer (errance médicale et administrative là aussi depuis deux ans ...). Serrer les dents et encaisser, ça va cinq minutes. Je suis loin d'être à bout, mais endurer tout cela est anormal et je le sais.
J'ai été Léa.
J'ai fait une thèse pendant 3 ans, obtenue avec mention très honorable.
J'ai été postdoc à l'étranger pendant 6 ans, financé sur des projets de recherche que j'ai moi-même rédigés, avec un statut d'auto-entrepreneur qui facture chaque mois l'université.
J'ai été CDD ingénieur pendant 3 ans au CNRS.
À 35 ans et 9 ans de travail dans la recherche, j'ai signé mon premier CDI à l'université. Dans le même laboratoire que le CDD CNRS, mais comme j'ai changé d'employeur, je suis repassé par 4 mois de période d'essai.
Au bout de 3 ans de CDI, l'université a accepté d'ouvrir un concours externe sur mon propre poste. J'ai obtenu le concours.
Je suis maintenant fonctionnaire stagiaire, et je devrais être titularisé à la fin de l'année. Depuis le début de mon stage, j'attends que mes 16 ans d'ancienneté soient prises en compte par le ministère, probablement entre 4 et 8 ans selon l'estimation de l'université. Pour le moment, je suis payé au 1er échelon de la grille.
Je suis Léa ! Formée en France pour le Master et Doctorat j'ai fini agrégée dans deux collèges éloignés d'environ 1 h de route. Docteure qualifiée 3 fois par le CNU et auditionnée 3 fois dans des universités de France j'ai vu les postes de MCF me passer sous le nez malgré un dossier très solide! Les postes allaient à des copains des jurys! J'avais cru en "égalité fraternité " de la France car je viens d'un ex pays communiste! Je fais des vacations dans des universités car j'aime cela! Payée au lance-pierre mais on me dit: mais vous êtes agrégée ! Alors ??? Je veux mon poste de Titulaire bien mérité !
C'est peut-être la dernière année que j'accepte cela!
Je suis Léa
"Tu ne vas pas me faire le coup de tomber enceinte" m'a déclaré la responsable de mon premier post-doc.
Je suis Léa. J’enseigne en parallèle à ma recherche doctorale. Je ne dispose d’aucune aide du responsable du département ; aucun support de cours, aucune orientation, aucun conseil. Je dois choisir la thématique du semestre avec un autre enseignant précaire, préparer le programme, l’ajuster en cas d’absence (on rattrape, car sinon nous ne sommes pas payés), mener toutes les recherches, préparation des supports et rédaction du cours, répondre aux mails, prévoir les évaluations et les corriger, entrer les notes et les absences. Pour tout cela, je suis rémunérée exclusivement pour l’heure d’enseignement alors que ma charge de travail est l’équivalente de celle d’un maitre de conférence. Je ne dispose pas non plus d’un contrat pour les vacations, juste un accord tacite ; donc pas de remboursement de frais de transport et toute absence est un salaire perdu. Et ce salaire arrive entre 3 à 7 mois plus tard, qu’il faut réclamer. Les fiches de fin d’emploi nécessaires au chômage sont également considérées facultatives par les RH, donc si on ne fait pas attention, on perd également des droits liés à nos cotisations.
J’adore enseigner, malgré ces difficultés j’ai beaucoup appris sur le métier d’enseignant-chercheur. Mais j’ai dû aussi sacrifier du temps de ma thèse pour cela, alors qu’elle devrait être ma priorité ; contrairement à l’enseignement j’ai une deadline à respecter et un salaire mensuel pour la mener à bien. Je ne peux pas entièrement blâmer le responsable du département ; il est le seul titulaire et manque de temps pour tout faire. Mais au lieu d’embaucher plus d’enseignants titulaires qui allègeraient le département et permettraient de le faire évoluer, le travail s’appuie sur les précaires. Les coupes budgétaires justifient constamment cette situation alors que plusieurs chercheurs sont aptes et motivés. De plus, on enseigne la même matière uniquement pendant 1 à 3 ans, nous n’améliorons donc pas nos cours et nous ne pouvons pas dédier plus de temps à reflechir sur la pédagogie et tenter des thématiques plus complexes. Le contenu est donc loin de refléter notre potentiel, on sert le basique du basique aux étudiants. Le niveau baisse d’année en année et tant que la précarité des enseignants existe, on n’obtiendra aucune amélioration des étudiants.
Je suis Léa. J'ai été auditionnée plusieurs fois aux concours de maître.sse de conférences et ai dû souvent supporter des retours sur mes auditions, rarement sur mon dossier, plus souvent sur mon attitude, avec des remarques pleines de sexisme banalisé. Je ferais trop étudiante. Quand est-ce que les titulaires remettront en question leurs retours sur les auditions et la manière dont ils jugent les candidat.es ?
Je suis Léa.
Je me souviens du jour ou j'ai eu mon concours doctoral. Immense joie, j'en avais tellement rêvé. Après des années à travailler à temps plein à côté de mes études, je pourrai enfin faire ce que j'aime sereinement.
C'était sans compter sur le fait que je ne recevrai pas mon premier salaire avant le mois de décembre.
Bien entendu, dans la mesure où j'avais signé mon contrat en septembre, j'avais renoncé à mon chômage. Par ailleurs, j'avais dû débourser près de 500 € pour mon inscription en doctorat, sans quoi je ne pouvais pas recevoir mon premier salaire.
Une entrée dans la thèse tristement banale et pourtant bien douloureuse.
Je suis sur le point de soutenir mon doctorat après de nombreuses années de galère. Mon / ma directeur / trice de thèse me dit que mon travail est excellent qu'il / qu'elle n'a jamais vu une thèse de cette qualité. En même temps, il / elle me dit que "l'excellence n'est pas toujours le critère"... sans plus d'infos... je précise que j'ai fait beaucoup de publications, beaucoup enseigné comme vacataire, toujours soutenu mes étudiants, pensé collectif, etc. Fait grave : un·e autre enseignant·e-chercheur·se souhaitait que je prenne sa suite lors de son départ à la retraite. Mon / ma directeur / trice de thèse m'a menée sur d'autres chemins de recherche et me dit aujourd'hui que je dois faire autre chose. Avec un / une de ses collègues, ils / elles ont formé quelqu'un d'autre pour prendre cette suite qu'on m'avait promise. J'ai dû vivre avec ça durant des années en sachant que si je dénonçais la situation, je serais mise à l'écart du milieu de ma recherche qui est une niche (où tout le monde se connaît). Je l'ai joué réglo, je n'ai jamais accepté d'entrer dans des magouilles et me voici là, avec un compagnon et un enfant, avec aucun droit social. Je précise que j'ai fait 2 séjours en hôpital psychiatrique pour dépression grave suite à ces soucis (et j'en passe, car il y a eu d'autres pbs encore, toujours liés à l'université). J'ai plusieurs diplômes et bientôt un doctorat. Comme je le disais plus haut, je soutiens bientôt ma thèse. Que vais-je devenir après ? Vais-je être classée dans les "fragiles" ? Va-t-on me reprocher le nombre important d'années passées en thèse ? Je suis chercheuse et enseignante, profondément. Je suis Léa et je dénonce les conditions désastreuses de mon doctorat, ses conséquences pour ma vie, les manipulations dont j'ai fait l'objet. Et je ne souhaite ça à personne. Je me défendrai, après.
Je suis Léa.
J’ai soutenu ma thèse en 2023, puis enchaîné deux ATER et un postdoc. Depuis 2020, je connais donc précarité, surcharge de travail et conditions de sécurité parfois inacceptables, liées notamment au délabrement des laboratoires.
Le sacrifice est devenu une norme. Les heures supplémentaires et le travail gratuit sont banalisés : surveiller des examens, donner des cours « pour rendre service », travailler tard pour prouver sa motivation, rédiger ses articles sur son temps de chômage ou terminer ses articles de thèse pendant son postdoctorat. Mes vacations ont parfois été payées plus de six mois après les enseignements. Lors des missions, j’ai régulièrement dû avancer les frais de transport et d’hébergement, puis attendre des mois les remboursements. Les contrats précaires compliquent l’accès au crédit immobilier, tandis que la mobilité permanente rend difficile tout projet de vie. Penser à se stabiliser devient presque indécent, car « c’est comme ça ».
En dernière année de thèse, j’ai travaillé en moyenne de 9 h à minuit, de janvier à octobre, week-ends compris, sacrifiant toute ma vie personnelle pour déposer mon manuscrit à temps. À cette période, je gagnais 1 400 € nets par mois. Rapportée au nombre d’heures réellement travaillées, ma rémunération était dérisoire. Une fois la pression de la soutenance retombée, j’ai rencontré d’importants problèmes de santé liés à l’anxiété.
Cette année, j’ai été arrêtée plusieurs mois à la suite d’une blessure sportive, dans un contexte d’épuisement physique et psychologique : journées de plus de dix heures au laboratoire, déshydratation, insomnies liées au stress du postdoc, épuisement après dix années de travail intense, sans véritable pause, et état dépressif lié à l’éloignement de mes proches, nécessaire pour « cocher la case ».
Malgré doctorat, qualification, postdoctorats, publications et expériences internationales, aucune garantie d’embauche. Les critères de recrutement varient selon les établissements : mon ancienne université privilégiait les candidats extérieurs, tandis que mon établissement actuel recrute ses anciens doctorants. Comment évoluer en tant que jeune chercheuse dans ce système où les règles changent d’une université à l’autre et où tous ces sacrifices ne garantissent aucun avenir professionnel ?
La passion pour un métier ne devrait jamais justifier de tels sacrifices. On nous demande toujours plus, sans nous garantir ni stabilité ni reconnaissance, parfois même sans nous offrir des conditions de travail dignes et un minimum de respect.
Je suis Léa, et je m'épuise à essayer de devenir chercheuse.
Depuis 2022, j'enchaîne les contrats postdoctoraux courts, de 6 à 12 mois, parfois renouvelés, parfois à l'autre bout du monde. J'ai accepté cette mobilité et l'éloignement de mes proches, car l'expérience internationale est devenue un prérequis officieux pour espérer obtenir un jour un poste permanent dans la recherche.
Aujourd'hui, je suis ATER et je gagne 1 700 € par mois (moins qu'un doctorant) dans une ville où le coût de la vie est élevé : je puise dans mes économies et suis financièrement perdante à exercer mon métier. Je suis loin de ma famille et de mon conjoint. Je fais ces sacrifices dans l'espoir d'améliorer mon CV et d'augmenter mes chances d'obtenir un emploi stable (non garanti…).
Mais cette précarité m'oblige à penser en permanence au contrat suivant. Je dois chercher des financements, rédiger des projets et préparer de nouvelles candidatures. À peine installée dans un environnement, je dois déjà envisager de le quitter. En moyenne, je dois repartir de zéro tous les ans. Je peine à me concentrer sur mes recherches, à les faire avancer et à produire des résultats scientifiques. Le temps passe, les sacrifices s'accumulent, mais mon CV scientifique avance peu.
La recherche me passionne. Mais cette passion ne suffit plus à compenser l'épuisement, l'incertitude permanente et les sacrifices personnels et financiers. Aujourd'hui, je suis au bord du burn out et je me demande combien de temps je pourrai encore tenir.
Peu d’infos, peu de rémunération, peu de considération
Je suis Léa. Le début de mon parcours doctoral a été chaotique : j'ai mis quasiment deux ans à obtenir un financement, malgré de nombreuses tentatives qui ont toutes illustrées les dysfonctionnements institutionnels. Ceux de ces institutions qui n'ont pas de fonds, quand bien même elles se voient attribuer la responsabilité de nous financer car l'État ne veut plus le faire, ou de ceux qui nous financent, non pas au caractère scientifique mais selon le réseau.
Et puis, il y a le début de la thèse où, déjà avant si on prend le risque d'exprimer sa volonté de faire un thèse, on met une pression colossale et instituée aux jeunes doctorants : vous devez travailler tous les jours, faire des heures colossales, lire, écrire, publier, communiquer, vous former, faire des cours (qui occasionne une charge de travail massive mais invisibilisée), de l'administration, rédiger des rapports et passer un comité de suivi individuel pour vous réinscrire. Et tout ça, on le découvre, personne ne nous le dit : on est broyé dès le départ, et aujourd'hui, j'aime toujours ma thèse, mais avec des antidépresseurs.
J'ai été doctorant·e contractuel·le en sciences humaines. Mon contrat : un CDD de trois ans. Mon travail exige de longs séjours de terrain à l’étranger. Double résidence, billets d’avion, déplacements, congrès : qui paie ? Moi. Et ma famille. Pour cinq mois à l’étranger, le supplément versé représente à peine quinze jours de salaire. Et cette aide n’est même pas garantie.
Mais « ne te plains pas, tu as déjà un salaire ».
Sur environ 20 000 euros de salaire annuel, j’en consacre 5 000 par an à mon travail. Un quart de mon salaire sert à financer les conditions dans lesquelles je peux travailler. Oui, mais « c’est pour ton CV »...
Je n’habite pas à Paris. Et tout se passe à Paris... Décrocher des vacations quand on vit loin de son établissement est plus difficile : les vacations ne se jouent pas sur concours, elles se négocient dans les couloirs.
Puis les trois ans de contrat s’achèvent. Le travail, lui, continue. France Travail permet alors de prolonger la thèse... et la précarité. L’assurance chômage prend ainsi le relais du financement de la recherche. Si une entreprise exigeait que ses anciens salariés poursuivent leur travail en vivant de leurs allocations, la question du travail dissimulé serait immédiatement posée. Pourquoi cette situation nous paraît-elle acceptable à l’université ?
À partir de la quatrième année, mon travail ne coûte plus de salaire à l’université. En revanche, je dois continuer à payer des frais d’inscription, au titre de mon statut d’« étudiant ». Étudiant ? J’écris une thèse, des articles et des rapports. Je présente des communications en France et à l’étranger, je fais de la médiation scientifique, j’organise des colloques et des séminaires, je lis et relis les travaux de collègues. Ce sont des activités professionnelles, non une formation. Pourtant, je ne suis plus rémunéré·e pour les exercer. Je paie même pour pouvoir les poursuivre.
« Merci, c’est pour les curés », disait ma grand-mère. Moi, je veux un SALAIRE décent.
Le doctorat est un TRAVAIL. Il doit être rémunéré pendant toute la durée nécessaire à sa réalisation. La passion pour la recherche ne peut pas servir de justification à notre exploitation.
Je suis Léa.
À l'issue d'un doctorat réalisé dans de bonnes conditions, j'ai découvert le secret le mieux gardé de la thèse : c'est que le plus dur n'a même pas commencé.
J'ai multiplié plusieurs contrats de recherche tout en essayant de conserver un pied dans le laboratoire où j'avais réalisé ma thèse, en participant aux événements scientifiques et en ayant la charge de vacations. J'ai dû arrêter à contre cœur : le salaire qui m'était versé était légèrement inférieur au prix des billets de train pour aller donner cours. Ce n'était plus du travail gratuit, auquel l'université est habituée, mais du travail payant.
Depuis, mon adresse mail universitaire a été désactivée unilatéralement, malgré mes demandes pour la prolonger. Concrètement, on me demande de publier pour être compétitif, sans me donner les moyens de le faire : je n'ai plus accès aux bibliothèques universitaires, ni même aux bouquets de revue scientifiques. J'écris des articles auxquels je n'ai même pas accès en ligne...
Je suis désormais au chômage sous le seuil de pauvreté, et sans aucune perspective professionnelle pour les prochains mois. Après avoir passé des années de précarité, j'ai le sentiment de basculer dans la pauvreté. Pourtant, on me propose toujours du travail gratuit et des heures de vacations, sans même se soucier de savoir si j'ai de quoi payer mon loyer pour le mois prochain. Les titulaires (y compris – et peut-être surtout – les mieux intentionné·es) jouent avec la vie des personnes avec une très grande légèreté.
Je suis Léa. Pour finir ma thèse et avoir de quoi vivre, j'ai dû, entre deux CDD universitaires relativement peu rémunérés, enseigner dans le secondaire à plus d'1h30 de trajet de chez moi. La double charge de travail m'a menée au burn out. Je n'ai pas arrêté ma thèse pour autant, mais je travaille avec la pression de l'université qui veut que je termine au plus vite tout en multipliant les interventions scientifiques annexes pour mon CV, et avec l'angoisse de ne pas trouver de poste lorsque j'aurai terminé, ce qui m'obligerait à retourner enseigner au collège. Je suis depuis 5ans dans un rouleau-compresseur aux exigences contradictoires : termine vite, mais fais-en le plus possible à côté sinon tu n'auras aucune chance de devenir MCF ; mais attention, si tu fais trop à côté, ta thèse risque d'être bâclée, et tu n'auras aucune chance de devenir MCF. Évite de retourner dans le secondaire pour avoir un dossier crédible ; mais pour avoir un dossier crédible, il faut pouvoir témoigner d'une large expérience d'enseignement. Fais tout avec le maximum d'effort et d'énergie, et tu auras peut-être un poste ; en attendant, fais des vacations pour rester dans le giron universitaire (en plus de ton métier alimentaire).
Je suis Léa. J’ai soutenu ma thèse, puis j’ai enchaîné avec un poste d’ATER. J’ai commencé à l’occuper quatre mois avant la fin de ma thèse, sans être rémunérée : il fallait quelqu’un pour faire le travail et, si je voulais obtenir le poste à l’issue de ma thèse, c’était la seule solution.
J’ai ensuite effectué trois ans comme ATER, avant d’enchaîner avec un PCT : même poste, même salaire, mais pas le même intitulé, puisqu’on ne peut pas être ATER plus de trois ans. Cette situation aurait pu durer des années...
Par « chance », pendant mon PCT, une personne de notre équipe s’est mise en disponibilité. J’étais au bon endroit, au bon moment : on m’a confié le poste pour éviter qu’il ne soit supprimé et pour remplir la case. Mais, encore une fois, il s’agit d’un CDD, susceptible de durer des années, puisqu’une mise en disponibilité dans la fonction publique peut aller jusqu’à dix ans.
Au moment de signer mon contrat, on me propose un salaire inférieur à celui que je percevais comme ATER/PCT. « Vous comprenez, madame, ce sont les grilles, et vous êtes au premier échelon » — cinq ans après ma thèse.
Un salaire qui, évidemment, ne sera jamais réévalué pendant dix ans et qui ne suivra pas l’évolution des grilles salariales des titulaires, puisque je suis en CDD sur un poste lié à une mise en disponibilité.
Je suis Léa, j’ai 30 ans, et j’ai parfois honte de raconter où j’en suis dans ma vie.
Dans mon entourage, je dis que je donne des cours, que c’est mon métier. Et ce n’est pas complètement faux. Pendant ma thèse, j’ai enseigné un peu partout, en faisant des vacations, parfois plus de 300 heures par an. J’ai travaillé, j’ai essayé de construire quelque chose, de tenir bon et de croire en mon avenir.
Mais, en réalité, cela fait un an que je n’enseigne plus. J’ai consacré cette période à la rédaction de ma thèse, parce que je voulais aller jusqu’au bout, terminer ce travail et pouvoir enfin tourner une page. Aujourd’hui, je n’ai plus d’allocations chômage. J’avais travaillé en CDI avant de commencer ma thèse, ce qui m’avait permis de bénéficier du chômage pendant les deux premières années. Puis, ces droits se sont terminés et je n’ai pas de financement pour ma thèse.
Et maintenant, je me retrouve dans une situation que j’ai du mal à expliquer aux autres, et parfois même à accepter moi-même.
C’est ma famille qui m’aide financièrement. Elle paie pour moi, avec l’espoir que tous ces sacrifices finiront par mener à quelque chose de bien. Et c’est précisément cela qui me fait mal. Je me sens coupable de dépendre d’eux à 30 ans. J’ai peur de les décevoir, de ne pas être à la hauteur de leurs attentes, de ne pas réussir à transformer toutes ces années d’efforts en une vie plus stable.
J’ai quitté mon pays pour venir en France faire de la recherche. Je suis partie parce que je voulais travailler dans un environnement où le mérite, les compétences et le travail auraient davantage de place. Dans mon pays, j’avais le sentiment que la corruption prenait trop de place et que le système ne me permettrait pas de m’épanouir comme je le souhaitais.
Je suis venue avec des rêves, des ambitions et beaucoup d’espoir. Mais j’ai découvert une autre réalité : même ici, le travail et les compétences ne suffisent pas toujours. Sans réseau, sans relations, sans les bonnes personnes pour vous ouvrir une porte, il devient parfois extrêmement difficile d’avancer. On peut être compétente, passionnée, avoir travaillé pendant des années et pourtant se retrouver sans perspective claire.
Le plus difficile, c’est peut-être ce sentiment d’invisibilité. Avoir tant investi dans son avenir et ne pas savoir quelle place on va pouvoir occuper dans le monde professionnel. Avoir peur que toutes ces années de recherche ne débouchent sur rien de concret. Et ne pas oser en parler, parce qu’on a l’impression que les autres attendent de nous une réussite que l’on n’a pas encore atteinte.
Aujourd’hui, j’ai aussi un bébé. Et avec lui, mes priorités, mes peurs et mes responsabilités ont changé.
J’aime profondément la recherche. C’est un domaine qui me passionne, dans lequel j’ai envie de continuer à apprendre, à réfléchir, à découvrir et à contribuer. Renoncer à cette voie me ferait mal, parce qu’elle représente bien plus qu’un métier : elle représente une partie de la personne que j’ai voulu devenir.
Mais je suis aussi une mère. Je veux offrir à mon enfant une vie stable, pouvoir subvenir à ses besoins, ne pas vivre constamment dans l’incertitude financière et ne pas avoir à demander de l’aide pour chaque étape importante de notre vie.
Alors, je me retrouve face à un choix qui me déchire : continuer à poursuivre ce que j’aime, avec tous les risques que cela comporte, ou me tourner vers l’entreprise pour construire une stabilité financière et permettre à mon enfant de grandir dans de meilleures conditions.
Et parfois, je me demande si je suis en train d’échouer. À 30 ans, je pensais peut-être être ailleurs. Je pensais avoir terminé mes études, trouvé ma place, commencé à récolter les fruits de mes efforts. À la place, je dois encore chercher ma voie, expliquer ma situation, ravaler ma honte et prendre des décisions difficiles.
Mais au fond, est-ce que je suis vraiment en train d’échouer ?
J’ai travaillé. J’ai enseigné. J’ai quitté mon pays pour poursuivre mes convictions. J’ai mené une thèse jusqu’à sa dernière étape. J’ai essayé de construire un avenir dans un système où je ne connaissais presque personne. Et aujourd’hui, je cherche à faire le meilleur choix possible pour mon enfant et pour moi.
Je crois que ce qui me fait le plus souffrir, ce n’est pas seulement l’incertitude. C’est le décalage entre la personne que les autres pensent que je suis et la réalité que je vis. C’est devoir donner l’impression que tout va bien alors que je ne sais pas encore comment les choses vont se débloquer. C’est avoir peur d’être jugée pour une situation qui ne résume ni mes capacités ni ma valeur.
Je voudrais pouvoir dire que je suis chercheuse sans avoir à justifier mon parcours. Que je suis une jeune mère qui traverse une période difficile, et non une adulte qui aurait raté sa vie. Que recevoir de l’aide de ma famille ne fait pas de moi quelqu’un d’incapable. Que devoir changer de direction ne signifie pas que j’ai trahi mes rêves.
Je ne sais pas encore quel chemin je vais choisir. Peut-être que je trouverai une place dans la recherche. Peut-être que je travaillerai en entreprise pendant un temps, pour assurer la sécurité de mon enfant. Peut-être que je trouverai un jour une manière de réunir ces deux mondes.
Mais j’aimerais apprendre à ne plus considérer ma situation actuelle comme une honte.
Je suis Léa. J’ai 30 ans. Je suis une femme qui a travaillé, qui a rêvé, qui a pris des risques, qui doute et qui a peur. Je suis aussi une mère qui veut faire de son mieux.
Je n’ai pas encore obtenu la stabilité que j’espérais. Je n’ai pas toutes les réponses. Mais je refuse de croire que toutes ces années n’ont servi à rien, ou que ma valeur dépend uniquement de mon salaire, de mon statut professionnel ou de ma capacité à réussir au moment où les autres l’attendent.
Je ne suis peut-être pas encore là où je voulais être. Mais cela ne signifie pas que je n’ai pas avancé. Et surtout, cela ne signifie pas que j’ai échoué.
J'ai plusieurs masters, un doctorat, des années d'ATER et de post-doctorats. J'ai obtenu la qualification, et je poursuis mes activités de recherche en vivant des minima sociaux. Comme l'immense majorité des précaires, je survis.
J'ai fourni un nombre incommensurable d'heures de travail non rémunérées, entre préparation de cours et directions de mémoire gratuites, communications et rédaction d'articles hors contrat, pour une ligne de plus sur le CV et espérer atteindre la liste des exigences toujours plus hors sol de recrutement en situation de rareté. C'est sans compter le travail de relecture invisible des jeunes doctorant·es qui ne sont pas encadré·es par leurs directeur·rices de thèse.
J'ai vu des jeunes chercheurs et chercheuses investi·es dans le collectif et publiant dans les meilleures revues quitter l'université faute de pouvoir s'y maintenir, sans ressources familiales ou conjugales. J'ai vu plusieurs titulaires mettre leur nom sur des papiers réalisés par des doctorant·es ou des docteur·es sans poste en leur faisant miroiter des postes. J'ai aussi vu des titulaires surchargés et en souffrance au travail. J'ai vu des jeunes précaires sous antidépresseurs et en situation d'anxiété généralisée au point de ne plus pouvoir passer devant le bâtiment de l'université ou simplement ouvrir leur ordinateur. Le manque de postes est la porte ouverte à tous types d'abus, et la liste est trop longue.
Et puis j'ai vu Je suis Léa et, comme des milliers, j'ai espéré que cesse cette maltraitance institutionnelle, que la société reconnaisse la valeur de notre diplôme, de notre investissement sans relâche et du sacrifice de nos vies. Il est plus que jamais temps d'ouvrir les yeux sur la misère institutionnalisée et de nous redonner la dignité de notre travail : créez des postes à hauteur des besoins et réparez le passé !
J'ai fait ma thèse à l'étranger, en anglais. En France, cela suffit à vous desservir : le système se méfie des parcours qu'il juge « trop » internationaux, et pénalise la mobilité au lieu de la reconnaître.
Ma thèse a pourtant été saluée par le jury et publiée telle quelle par un éditeur reconnu. Cela n'a rien changé : ni qualification aux fonctions de maître de conférences, ni poste, ni contrat, ni même un ATER. Car la vraie règle, personne ne l'écrit : si vous n'êtes pas assez socialisé·e dans le milieu universitaire parisien, voilà ce qui vous attend.
Au dixième refus sur un poste d'ATER ou un contrat LRU, une université a au moins eu l'honnêteté de me le dire : on recrute d'abord celles et ceux qui sont déjà qualifié·es, ou déjà en interne. Des collègues au dossier plus mince, mais mieux né·es et mieux placé·es, ont eu le poste.
Un professeur me l'a presque dit avec bienveillance : chaque université cherche surtout à « sauver » celles et ceux qui sont dans la précarité depuis des années. Autrement dit, réussir, publier, être reconnu·e par un jury ne suffit pas.
On peut tout faire comme il faut, et rester à la porte.
J'ai juste envie de brûler mon diplôme de thèse.
Comme beaucoup, j'ai tout bien fait : ATER, post-doc, des campagnes avec les secondes places qui s'accumulent, les articles, le livre chez un éditeur — et tout ce que personne d'autre ne veut faire. Mon seul « tort » : ne pas aller aux colloques pour le café et les apéros.
Et au bout ? Tout le monde se fout de ce qu'on produit — les collègues, l'administration, parfois même les étudiant·es, qui ignorent ce que notre précarité fait à leur formation. Nos articles ne sont ni lus ni payés ; pire, il faut parfois payer pour être publié, voire pour se lire soi-même.
En 2008 déjà, sur les forums, c'était la misère. Alors, honnêtement : qui peut encore y croire ?
Douze ans d'études universitaires, soldées par un doctorat avec les félicitations à l'unanimité — et une proposition d'emploi le jour même de ma soutenance. Et puis… rien. Des paroles en l'air, aucune aide pour trouver un poste, aucune réponse à mes demandes.
J'ai continué à publier — en refusant systématiquement de payer pour être publiée, ce système honteux où l'on demande aux auteurs de financer la diffusion de leur propre travail — et à mener mes recherches, financées par des petits boulots de traduction.
Aujourd'hui, docteure, expérimentée, reconnue comme « très engagée » dans mon département, j'enseigne six heures par semaine — pas davantage, le statut de chargée de cours ne le permet pas. La préparation, les corrections, les réunions : gratuit, évidemment. Et mes honoraires me sont versés avec six mois de retard en moyenne. « C'est normal », me dit-on.
Heureusement que je suis passionnée. Et heureusement que mon mari paie la plupart des factures. La retraite ? Sujet inexistant.
Docteur depuis quinze ans. Après dix ans à changer de ville et à enchaîner les contrats, dans le supérieur comme dans le privé, j'ai répondu il y a six ans à une offre pour monter un projet d'enseignement. Je suis devenu enseignant-chercheur, avec des responsabilités propres au projet.
Contrat d'un an, renouvelable. Chaque été, j'attends de savoir s'il le sera. Un horizon à court terme, mais le projet me plaît, et l'on évoque régulièrement — sans jamais s'engager — une pérennisation.
Au bout de six ans, un nouveau renouvellement obligerait l'université à me titulariser : les ressources humaines refusent, et me voilà au chômage. On me remplace en catastrophe par d'autres précaires, pour assurer les cours que je gérais.
Un parcours brillant, les mentions jusqu'au doctorat, puis une thèse financée à l'étranger — en pleine pandémie, et sous l'emprise d'un abus de pouvoir de mon encadrement, dans une équipe sans transparence. J'ai pu soutenir, mais je me suis retrouvée lâchée : sans article, sans post-doc pour enchaîner.
De retour en France, ni chômage ni RSA : sans mon conjoint, je n'aurais pas survécu. J'ai découvert l'enseignement précaire — un « CDD d'usage » payé à l'heure, une « liberté de chaire » qui voulait surtout dire des cours à créer de A à Z, sans support ; des réunions et formations gratuites ; un volume si faible que mes transports n'étaient pas remboursés. Un milieu opaque, dont on n'apprend les règles qu'en étant « du sérail » — ce que je n'étais pas.
Dans le privé, « trop qualifiée » ; après trois ans, j'ai dû reprendre un master. Mes ami·es achètent un appartement, attendent un deuxième enfant ; moi, ma situation m'interdit toute projection. J'ai aujourd'hui un post-doc mené de front avec ce M2, dans une course effrénée à publier.
Ma décision est prise : je quitterai l'ESR. Mais l'angoisse reste entière — quel travail, dans quelle ville ? Pour l'instant, pas de réponse.
J'ai réalisé ma thèse en trois ans sans financement, en travaillant à temps partiel et en assurant des vacations d'enseignement. Je n'aurais jamais pu mener ce projet sans le soutien matériel de mon compagnon.
Après ces trois ans de sacrifices financiers, j'ai eu « la chance » d'enchaîner deux contrats d'ATER. Les ATER sont (encore) moins bien payés que les doctorants sous contrat, et font souvent face à des frais de transport délirants : ils prennent des postes éloignés de chez eux et ne sont pas éligibles au remboursement de leurs frais.
Après ça, j'ai eu la chance d'être recrutée sur un poste de titulaire. Mais soyons clairs : j'ai pu faire tout cela parce que j'étais « riche », c'est-à-dire que j'avais une famille pour me soutenir matériellement.
Doctorant contractuel financé de 2017 à 2020, j'enchaîne depuis les contrats précaires. D'abord deux « demi-ATER » — des CDD de six mois — en alternant contrat et chômage. Puis « doctorant-chômeur-vacataire » pour finir ma thèse. Un troisième demi-ATER, après avoir dû refuser un ATER de douze mois proposé trop tard par une autre université. Et un printemps où l'on a donné mon demi-ATER à un doctorant, sans même me prévenir.
Depuis, je cumule : vacataire dans deux établissements, dont un à 300 km de chez moi, frais de déplacement non remboursés ; une lourde charge de cours d'agrégation à préparer tout en étant professeur contractuel dans le secondaire. À l'automne 2025, j'ai fini par décrocher un postdoc par mes propres moyens — sans cesser d'enseigner ailleurs comme vacataire. En septembre 2026, je suis vacataire dans trois établissements différents. Mon postdoc s'achève en décembre, sans rien après : sans doute de nouveau au chômage.
Ce qui pèse le plus, c'est le manque de considération. Des titulaires souvent ignorants de notre réalité ; une administration compatissante mais débordée ; France Travail qui ne sait que faire d'un statut aussi précaire. Et cette petite musique : on vous fait miroiter un hypothétique poste pour vous « refourguer » des heures — « c'est bon pour ton CV ! », présenté comme un service qu'on nous rendrait. Difficile, alors, de refuser.
Des années de stress, avec des effets sur ma santé. Trop de responsabilités pour mon statut, trop de travail pour ce que je gagne. Et malgré tout, j'essaie de bien faire — d'abord pour les étudiants. Même cette exigence-là finit par se retourner contre moi.
Je témoigne pour dire les répercussions de sa situation — sur sa vie, sa trajectoire, mais aussi sur sa famille et la santé de chacun d'entre nous. Léa est pudique, et elle a honte. Elle parle peu de ce qu'elle vit. Elle ne parle pas de ses enfants à ses collègues. D'ailleurs, sont-ils vraiment ses collègues ? Elle ne sait pas toujours répondre. Elle ne sait pas comment trouver sa place, ni la garder.
La précarité dans l'université, ce sont des années de doute, des contextes de travail mouvants, un travail sans compter — qui ne semble jamais compter. Des efforts invisibles, mais qui marquent le corps et l'esprit. Quand elle rentre, elle n'a plus d'énergie ; son esprit est ailleurs, son corps ne lui appartient plus vraiment.
C'est renoncer aux vacances, et le dire aux enfants. Repousser les achats promis. Vivre à côté, par procuration, en se disant : plus tard, peut-être. Sauf que les enfants, eux, ont grandi.
Les enfants de Léa sont tristes, inquiets, lucides. Ils ont des rêves, mais ils en connaissent le prix. Ils sont devenus adultes dès l'enfance. Et ils n'iront pas à l'université — non par défiance, mais par protection : ils ont compris que la seule échappatoire, c'était de faire un pas de côté.
Je ne parle pas à la place de Léa : je lui rends une part de sa parole, et je la donne à ses enfants, encore plus invisibles qu'elle. La précarité de l'université est une question politique — et cette question irrigue, par torrents et par gouttes, jusque dans l'intimité d'une famille.
Trois ans de vacations dans la même UFR. Chaque année je réenvoie le même dossier, chaque année on me dit que « le poste viendra ». Il n'est jamais venu. J'ai fini par comprendre qu'il n'était pas prévu qu'il vienne.
Chargé de cours depuis 2006 : cette semaine, je fais ma vingt et unième rentrée universitaire. J'ai soutenu mon doctorat en 2014 ; pour financer mes études, j'avais toujours travaillé, souvent plusieurs emplois à la fois.
Je suis qualifié par le CNU dans deux sections, et j'en suis déjà à ma troisième qualification — elle ne vaut que quatre ans. Je passe des auditions pour des postes de maître de conférences, mais l'entre-soi universitaire prend toujours le dessus.
Alors je garde un emploi alimentaire pour continuer à enseigner. À quelques heures près, je fais pourtant exactement le même travail que mes collègues titulaires : 187 heures d'enseignement par an, en plus d'un emploi de 38 heures par semaine.
J'avais renoncé à mon projet de thèse, faute de financement. Puis un appel est sorti, proche de ma thématique. J'ai monté un nouveau projet à côté de mon emploi de 40 heures. Admissible, j'ai passé l'oral — et je n'ai pas eu le contrat : mon profil n'était, paraît-il, pas assez « adéquat ».
Quand j'ai voulu comprendre, on m'a surtout demandé de me taire. À chaque question, la même réponse : la souveraineté du jury, qu'aucune règle — déontologique, éthique ou juridique — ne viendrait limiter.
J'ai cumulé trois emplois pendant un an, puis j'ai fini par obtenir un contrat de thèse à l'étranger. J'ai déménagé, tout recommencé ailleurs — et j'exerce enfin le métier pour lequel j'avais été formée. Aujourd'hui, je ne veux pas rentrer en France. Ou alors pour changer complètement de voie.
Cinquième année de postdoc. Je crois profondément à une recherche internationale, ambitieuse, qui dépasse les frontières de l'Hexagone. Mais l'obligation implicite de passer des années à l'étranger est très dure à porter — et on ne prévient pas assez les doctorant·es de cette difficulté.
Pour moi, ça a été la Scandinavie : deux ans où je me suis senti profondément seul. Il faut s'investir à fond pour se faire un réseau d'amis ; et quand ça finit par marcher, il faut repartir, en laissant tout derrière soi, sans vraiment réussir à garder le lien. Les bourses Marie Curie imposent d'ailleurs, elles aussi, de repartir à l'étranger — même quand on a déjà fait un postdoc loin de chez soi, contre son gré.
S'y ajoutent des injonctions contradictoires. Des salaires de postdoc misérables, des universités sans moyens pour monter les projets — et un pays coincé entre deux époques : un système à l'ancienne, où il faut encore beaucoup publier en français, et les nouvelles exigences de productivité internationale (bourses européennes, H-index, citations, publications en anglais).
Résultat : on candidate à des postes CNRS qui n'appliquent pas les mêmes critères d'une section à l'autre. Certaines sont hyper internationalisées — les sciences cognitives, par exemple ; d'autres, comme la sociologie ou l'anthropologie, à peine. Ici, ce sera « Science, Nature, ou rien » ; là, un article dans une revue nationale à faible impact fera votre carrière. C'est absurde, et parfaitement contradictoire.
Étranger·e, je découvre depuis quelque temps le système français. Que dire ? Postuler pour trouver le post-doc suivant — toujours cette angoisse de ne pas savoir ce qu'on fera l'année prochaine. Candidater aux bourses internationales, des centaines d'heures de travail balayées d'un « dossier excellent, mais pas assez ». Construire son réseau, parce que c'est la seule façon d'espérer une place.
La plupart des recrutements sont, visiblement, joués d'avance — pour le candidat local ou pré-désigné. Mais tout le monde joue le jeu. C'est usant.
Et pourtant, j'aime la recherche. Mais manifestement, cela ne suffit pas. Si j'arrête, où aller ? L'industrie ? L'enseignement ? Et alors, à quoi aura servi tout ça ? Où retrouverai-je ce cocktail unique de recherche, d'émulation et de partage des connaissances ?
« CDI de mission scientifique. » On m'a fait signer un contrat à durée indéterminée qui s'arrête à la fin du projet. J'ai mis des mois à comprendre que ce CDI-là ne me protégeait de rien.
Quatre ans maîtresse de conférences contractuelle (CDD LRU) dans une grande université. Quatre ans de service complet : enseignement, six à dix mémoires de master encadrés chaque année, recherche, projets internationaux, vie du département. J'y ai beaucoup appris, et beaucoup donné.
Cette année, on a annoncé que mon poste serait supprimé, remplacé par un ATER. Rien ne s'opposait légalement à ma candidature — sauf qu'entamer une cinquième année ouvrait droit à une requalification en CDI : « incompatible avec la politique de l'établissement ». J'ai candidaté quand même. Ce matin, via Galaxie : candidature non retenue.
Comment être jugée compétente pour assurer tout cela pendant quatre ans — et ne plus trouver sa place dès que l'établissement redéfinit ses postes ? Je ne raconte pas cela pour contester un recrutement, ni avec amertume : ces années furent riches. Mais parce que ce n'est pas un cas isolé.
C'est un mode de fonctionnement — qui fragilise les personnes, les parcours, et, à terme, l'université elle-même.
Je vis dans la peur. Depuis le début de ma thèse, je vais de désillusion en désillusion. Autour de moi pleuvent les cas de chercheurs et chercheuses aux dossiers brillants, mais sans poste ni post-doc.
Le doctorat est présenté comme un diplôme d'excellence ; pourtant il ne garantit aucun avenir. Pire : si j'en crois le terrain et les discussions de tous les jours, il semble surtout garantir de ne pas en avoir.
Vacataire dans une université parisienne, chargé de TD, avec un contrat courant de septembre à janvier. En juin de l'année suivante, on me « convoque » pour surveiller des examens de rattrapage — au prétexte que ce serait dans mon contrat. Un contrat pourtant terminé, noir sur blanc, six mois plus tôt.
J'avais déjà été payé, pendant mon master, pour ce même travail de surveillance. Je refuse. Et là, le chantage : « On était prêts à te garder l'an prochain… mais si tu le prends comme ça… » — une « solution » dont il n'avait pourtant jamais été question avant.
J'ai tenu bon, et refusé. Mais si j'ai pu le faire, c'est parce que je ne tenais pas à rester. J'imagine que ce genre de chantage est très courant — et que celles et ceux qui espèrent, eux, cèdent.
Recrutée comme vacataire pendant ma thèse, je commence les cours en septembre sans contrat, sans lettre d'engagement ; sans même d'existence administrative : mon école ne délivrait les certificats de scolarité qu'en octobre, et l'université refusait tout autre justificatif.
Une fois ce problème réglé, mes heures ne sont pas saisies — or c'est cette saisie qui déclenche le paiement. Je relance. On finit par le faire, avec des erreurs (mauvais nombre d'heures, mauvais tarif). Je les signale ; rien n'est corrigé avant un mois. Puis c'est la mise en paiement qui n'est pas faite. Noël arrive : je n'ai pas touché un euro depuis la rentrée.
En janvier, à bout, je bluffe : je menace de retenir les notes, seul levier qui me reste. La réponse de l'administration ne se fait pas attendre ; non pas des excuses, mais la menace de ne pas me payer du tout, l'accusation d'« exercer des rapports de domination » sur le personnel, et celle de porter plainte contre moi pour harcèlement.
Aucun·e collègue n'a réagi. Je m'en suis sortie grâce à un syndicat. Mais je ne pourrai plus jamais retravailler dans cette université.
Thèse en six ans. Les trois premières en CIFRE, un dispositif mal pensé pour les sciences humaines : on cumule la thèse avec un emploi salarié à plein temps. Résultat : des semaines à plus de 50 heures, 1 600 € net par mois, et presque pas le temps de publier.
Les trois années suivantes : vacations, chômage, petits boulots. Pôle Emploi ne comprend rien au fonctionnement de l'université ; je me suis retrouvée plusieurs fois à travailler gratuitement, et je l'ai fait, de peur de me marginaliser encore plus. Toujours 50 heures par semaine, 700 € par mois, toujours pas le temps de publier. Jusqu'au burn-out, qui m'a arrêtée plusieurs mois et fragilisé mon couple.
J'ai voulu continuer malgré tout. J'ai candidaté à un CDD dans la fac qui m'employait en vacations depuis des années : pas même auditionnée, sans un mot d'explication. J'ai fini par décrocher un post-doc, mais à plusieurs heures de route, aller et retour : 22 heures par semaine, à mes frais.
Je viens d'avoir un enfant. Depuis mon congé maternité, je sens la pression et la suspicion sur mon implication ; je n'ai pas osé prendre le congé parental dont j'avais envie. Avec un bébé si petit, je ne peux plus ni m'absenter ni déménager sans cesse pour un ATER ou un post-doc. C'est donc la fin de ma carrière dans la recherche.
Quand j'ai terminé ma thèse, j'ai donné des cours comme vacataire. Dans mon université, un·e demandeur·se d'emploi a droit à 96 heures de cours par an. J'avais compris : 96 heures par semestre.
Premier semestre, 60 heures. Au milieu du second, en envoyant mes formulaires de paiement, la gestionnaire RH m'apprend que j'ai dépassé le plafond : tout ce qui dépasse ne sera pas payé.
Le plus retors ? Le logiciel ne s'était pas bloqué quand je déclarais les heures à faire. Il s'est bloqué au moment de me payer.
Faute de mieux, j'ai donné les 40 heures restantes. Gratuitement.
J'ai réussi, presque par miracle, le parcours parfait : reprise de thèse, ATER, post-doctorat, le tout enchaîné sans un jour de chômage. Sur le post-doc, un beau projet, des résultats concrets, réellement utilisables. Ma demande de renouvellement a pourtant été refusée, et tout ce travail, mis à la poubelle.
J'ai donné treize ans de vacations — mille trois cent cinquante heures de cours. J'ai la qualification aux fonctions de maître de conférences, plus de dix publications, vingt-cinq colloques nationaux et internationaux. Et je sais que je n'aurai jamais de poste — sauf miracle, ou réseaux activés à l'extrême.
On me demande encore de « boucher les trous » : évaluer des articles, coordonner des numéros de revue, assurer des cours — gratuitement, ou presque. Ça s'obtient en deux mails, avec le même CV qui, lui, ne suffit jamais pour un poste.
Aujourd'hui, je suis au chômage, sans perspective, à envisager une reconversion loin de la recherche. J'ai fait mon deuil, me concernant.
Ce qui me rend triste, c'est pour mes deux filles : elles n'auront pas accès à ce à quoi, moi, j'ai pu accéder. Sauf changement drastique dans les années à venir.
Payée en février pour des cours donnés en octobre. Entre les deux, j'ai vécu sur mon découvert. On nous demande d'être rigoureux ; l'administration, elle, peut attendre quatre mois pour nous payer.
Après une quarantaine de candidatures chronophages, un semestre d'attente et beaucoup de refus, j'obtiens enfin un poste d'ATER. Je déménage pour le prendre, dans une ville où je ne connais personne — parce que je sais que je ne pourrai pas financer les trajets. Même charge horaire qu'un MCF, pour un salaire dérisoire au vu du coût de la vie. À cela, je m'attendais : j'avais tant espéré ce contrat, après des vacations payées six mois en retard et sans contrat.
La surprise est venue d'ailleurs. Des professeurs qui me demandent d'assurer l'un de leurs cours « pour donner un coup de main » — sans être payée pour un CM. Les remarques passives-agressives sur la nécessité d'être présente pour surveiller, organiser les rattrapages, jusque dans des matières que je n'enseigne pas. Et, dès la première semaine, le conflit, parce que j'avais refusé des heures supplémentaires — pourtant interdites aux ATER — à titre gracieux, « pour aider ».
Je ne suis pas certaine que ma passion pour l'enseignement suffise à me porter.
J'étais systématiquement payé en retard par l'université, qui refusait en plus de prendre en charge mes frais de transport. J'ai cherché de l'aide un peu partout, sans rien trouver — jusqu'à ce qu'on me parle de la CGT FERC Sup et de sa campagne d'accompagnement des vacataires.
Grâce à elle, j'ai déposé un recours au tribunal : avant même toute condamnation, j'ai obtenu ma paie. Et ça n'est pas resté sans effet collectif — ce précédent a obligé la fac à rembourser aussi les frais de transport d'autres collègues. J'ai rencontré ces personnes dans la même situation, et on s'est organisé·es en se syndiquant.
Aujourd'hui, ensemble, on mène des actions juridiques d'ampleur, mais aussi des grèves — en solidarité avec d'autres salarié·es précaires et avec les étudiant·es, par exemple face à la hausse des frais d'inscription pour les étudiant·es étrangers·ères.
Syndiquez-vous.
J'ai fait ma thèse en travaillant, en enchaînant des vacations dans plusieurs établissements à la fois. Pendant cinq ans, ni week-ends, ni vacances, ni temps libre, ni projets personnels.
Ni mutuelle, ni congés payés, ni arrêt maladie possible. Seules mes heures en classe étaient payées — jamais la préparation, ni les corrections, ni les mails. Et payées au hasard, quatre à cinq mois après : impossible de savoir ce que je gagnerais le mois suivant.
Docteure en 2022, j'enchaîne depuis les CDD, sans pouvoir avancer dans ma vie personnelle. J'ai décroché un post-doc sur un projet européen : 1 700 € pour en assurer le volet scientifique et la coordination. Mon contrat s'achève, et je suis épuisée de chercher une place dans un système qui ne semble pas vouloir de moi.
Tout sacrifier — mon temps, mon équilibre, jusqu'à mon lieu de vie, puisqu'il faudrait accepter de déménager n'importe où. On ne parle plus de service public, ici, mais d'un sacrifice sans fin, qui nous tue à petit feu.
Classe prépa, grande école, doctorat, réseau, publications : je pensais avoir coché toutes les cases. Je travaille 60 heures par semaine depuis des années — plus encore cette année, où je finis ma thèse loin de mes proches, parce que mon salaire d'ATER ne me permet même pas de rentrer chez moi.
Un salaire qui arrive deux ou trois mois après la rentrée — six mois après mes premières réunions et préparations de cours, neuf mois après avoir commencé à remplir, chaque jour, un dossier de candidature différent pour des dizaines de facs. Et tout recommencera cet hiver.
Plusieurs facs me doivent encore des TD enseignés l'an dernier, voire l'année d'avant. Ces 40 € bruts de l'heure — qu'il faut parfois supplier pour toucher — ne couvrent ni la création des cours à partir de zéro (on ne nous partage jamais rien), ni l'administratif, ni les corrections, ni les mails, ni les trajets pour une heure de cours, ni les salles fermées et le projecteur en panne une fois sur deux, ni les réunions à n'en plus finir. Je suis épuisée.
Et en colère. Contre des titulaires qui nous appellent « collègues » quand il s'agit de nous refiler un mémoire à diriger, une surveillance, un cours bouche-trou — mais qui restent muets sur ce que nous subissons. Chers collègues au salaire décent : nous sommes vos ancien·nes étudiant·es, vos doctorant·es. Où est votre indignation ?
À la fin de mon contrat, je dois continuer à travailler tout en étant au chômage. L'université et son prestataire, censés m'indemniser, le font avec des mois de retard, de façon irrégulière, et jamais pendant les vacances. Pour continuer mon doctorat, j'ai dû emprunter plusieurs milliers d'euros à mes colocataires.
Chaque année, depuis plusieurs, les cauchemars et les insomnies commencent en février : serai-je renouvelée cet été ?
Rien ne se planifie, rien ne s'organise, quand on ne sait pas si on aura un travail en août. Autour de moi, les ami·es fondent des familles.
Jeune scientifique, la trentaine, je fais de la recherche, de l'enseignement et de la vulgarisation en sciences de l'environnement — le climat, notamment. Et j'arrive très difficilement à avoir de quoi vivre : logement, nourriture. Je multiplie les contrats, souvent sous une énorme pression de résultats, avec peu de moyens.
On en fait toujours plus que ce qui est attendu — dépanner des collègues, remplacer les malades — en espérant que ce sera « valorisé » au concours pour un poste. Mais non.
« Il n'y a pas d'argent » pour les métiers utiles — mais on trouve de l'argent magique dès qu'il faut sauver des emplois inutiles. Où sont nos priorités ? Comment garder espoir dans les enjeux d'aujourd'hui, en science comme en société, quand ces choix sont faits, encore et encore ?
Les collègues et la famille nous disent de persévérer. Mais la santé encaisse beaucoup. Et on se demande : jusqu'à quand je peux tenir comme ça ?
Enseignante contractuelle dans le secondaire depuis quinze ans, et mère de famille. J'ai préparé un doctorat — non financé — en travaillant à temps plein : sept ans de soirées et de vacances.
Je voudrais rejoindre l'université, mais on me répond que je n'ai pas assez enseigné dans le supérieur. J'ai décroché un ATER : j'étais heureuse, ce poste allait m'ouvrir des portes. Sauf que le salaire, trop bas et interdisant tout complément en vacations, ne permettait pas de faire vivre ma famille. J'ai dû me désister.
Pour devenir enseignante-chercheuse, quelle solution me reste-t-il ? Sacrifier deux ans de salaire ? Sacrifier ma famille ? Ces postes d'ATER, si mal payés, ne sont tenables que par des jeunes sans charges — ou avec d'autres revenus.
Alors je reste contractuelle, dans le secondaire comme dans le supérieur, à cumuler pour de maigres rémunérations et une piètre reconnaissance. Voilà dix ans que je fais de la recherche juste par passion.
J'ai repris des études après quinze ans dans l'associatif : master, puis une bourse doctorale. Je découvre alors que mes frais de déplacement pour aller enquêter sur le terrain, dans six endroits de ma région, sont à ma charge : personne ne les rembourse. « Tu as de la chance, tu as un contrat doctoral », me dit-on.
Mais depuis quand un salaire sert-il à financer son propre travail ?
Et ce que je croyais être la norme était l'exception : dans mon université, 75 % des thèses ne sont pas financées.
Thèse financée en partie à l'étranger, en cotutelle avec la France. À mon retour, des contrats précaires d'enseignement et de tutorat, sans droits au chômage ni RSA : j'ai d'abord vécu sur mes économies, hébergée gratuitement.
Jeune docteure, au chômage après deux ans de CDD et de vacations, j'ai passé une année à postuler partout — plus de trente candidatures ATER, des postdocs, le CNRS, et même hors de l'université. Le plus souvent sans résultat, souvent sans réponse.
On m'a conseillé de garder un pied à la fac grâce aux vacations. Mais, n'étant plus doctorante, je n'y avais plus droit : pour être vacataire, il faut justifier d'un emploi principal — que je n'avais pas.
Si j'ai tenu, psychologiquement et matériellement, c'est grâce à mon conjoint en CDI. Après deux campagnes de MCF, j'ai fini par obtenir un poste. Et je mesure ma chance : dans ma discipline, la plupart attendent quatre à six ans après la qualification.
Dans quelques mois, cela fera dix ans que j'ai soutenu ma thèse. J'avais des rêves : partir à l'étranger, puis revenir pour un poste de maîtresse de conférences. La réalité, c'est dix ans à enchaîner les contrats d'enseignement et de recherche, dans trois universités.
« Pourquoi n'êtes-vous pas partie à l'étranger ? » On me le reproche à chaque entretien — alors que mes demandes de financement et mes candidatures, elles, n'ont pas abouti. Comme si dix ans dans l'université française ne valaient aucune compétence.
« Dix ans et toujours pas de poste ? Vous commencez à être vieille. » Ce n'est pourtant pas faute d'essayer : soixante-dix candidatures depuis ma thèse, une qualification dans trois sections du CNU.
« Votre dossier de recherche est un peu léger, il faut publier davantage. » J'ai quinze publications internationales, j'ai été éditrice d'une revue, je relis les articles de mes pairs, je porte un projet de recherche tous les deux ans — et j'assure mes 192 heures de cours par an, heures complémentaires comprises.
Il y a toujours un argument pour ne pas me recruter : dans l'académique, je n'en aurais pas assez fait ; dans le privé, je serais trop théoricienne. La vérité, c'est que je fais tourner ce système depuis dix ans — assez bien pour qu'on me garde comme contractuelle, sans jamais me titulariser, sans évolution de salaire, sans avenir.
Doctorante en troisième année, ma thèse n'est pas financée. J'ai candidaté deux fois à un contrat doctoral ; deux fois, refusée — sans jamais vraiment comprendre pourquoi. Les commissions décident, mais de l'autre côté il reste bien peu pour saisir ce qui a fait la différence, et le doute s'installe : les dossiers, les réseaux, l'entre-soi.
Alors je travaille à côté de ma thèse pour pouvoir la mener : des cours, d'autres emplois, cette gymnastique permanente entre gagner sa vie et faire de la recherche — un travail immense qui, parce qu'il n'est pas payé, peine à être reconnu comme tel.
Je sais que j'ai de la chance : ma famille peut m'aider. Longtemps, ça m'a fait douter de ma légitimité à parler de précarité. Mais la précarité n'est pas un concours de souffrance. Pendant que certain·es sont payé·es pour faire leur thèse, d'autres doivent travailler pour la faire — et quelques années plus tard, nos dossiers seront côte à côte, avec les mêmes attentes, comme si nous avions eu le même temps et les mêmes moyens.
J'aime profondément ce que je fais et je rêve toujours de devenir enseignante-chercheuse — mais avec la boule au ventre à l'idée qu'après toutes ces années, il n'y ait simplement pas de place. Alors je ne veux pas seulement qu'on me dise que je suis courageuse : je ne veux pas que le courage devienne la réponse à la précarité.
J'ai survécu à la fin de ma thèse et au début de mon post-doc grâce à mes proches, mon conjoint compris. Après la séparation — à laquelle la précarité, la mobilité imposée et la violence du milieu ont largement contribué —, je me suis retrouvée chez l'assistante sociale, à demander où me loger, sans aucun proche dans la région.
L'idée de dormir dans un centre pour sans-abri, ou de troquer des soins à une personne âgée dépendante contre un lit, était d'une humiliation totale. J'ai fini, dans le désespoir, par trouver une connaissance qui m'héberge depuis — et je peine encore à lui rembourser ne serait-ce que les frais d'électricité.
Les grandes écoles, les mentions jusqu'à la thèse, un post-doctorat sous une direction des plus prestigieuses. Tout cela pour ça.
Il paraît qu'il faut se sacrifier si l'on veut monter. On oublie juste de préciser jusqu'où : jusqu'au bureau de l'assistante sociale, apparemment.
J'ai soutenu ma thèse fin 2025, tout en occupant un poste d'ATER à l'université. Durant cette année, j'ai dû dire oui à tout : prendre un cours de plus au pied levé pour remplacer une collègue, prévenue deux semaines à l'avance, sur un sujet qui n'était pas le mien ; siéger dans des commissions évaluant des milliers de candidatures de master, plusieurs jours durant.
J'ai dû m'excuser platement, lors d'un rendez-vous à tournure disciplinaire, pour avoir pris une dizaine de jours de congé — hors périodes de cours et d'examens, avec l'autorisation de mes RH — parce que « ça ne se fait pas ».
Et j'ai dû cacher ma grossesse pendant près de six mois.
Tout ça pour être sûre d'être renouvelée. Sur un contrat d'un an.
Des centaines d'heures de cours, des publications, un investissement constant dans la vie collective du laboratoire et de la discipline. Mais surtout, chaque année, des candidatures par dizaines — et autant de refus. Le tout pour décrocher, peut-être, un contrat court qui ne servira qu'à financer les candidatures de l'année suivante.
Docteur en philosophie depuis peu, après quatre ans de thèse dont trois financées. J'ai eu un enfant au milieu de mon doctorat, et j'ai vite compris que ce serait un problème : aucun congé prévu — au mieux un an sans solde —, l'obligation de rendre le manuscrit au bout de trois ans, et cette petite phrase entendue plus d'une fois, « quelle idée de faire un enfant pendant une thèse ». Et encore, je suis un homme ; je n'ose imaginer si j'avais été une femme.
Je ne suis pas passé loin du burnout : les vacations pour compléter mes revenus, les publications obligatoires pour espérer se qualifier, les séminaires, les colloques. Financièrement, tout juste la tête hors de l'eau. Aucune perspective de carrière ne m'a jamais été présentée — j'ai dû constater seul le nombre dérisoire de postes dans mon domaine, jusqu'aux plus précaires.
À la fin de mon contrat doctoral, au chômage, ma thèse prolongée d'un an sans un euro de plus, je suis resté cinq mois sans indemnités : certains de mes contrats de vacataire ne « rentraient pas » dans les cases de France Travail, faute de fiche de paie mensualisée.
Aujourd'hui, pour compléter ce chômage, j'interviens dans quatre écoles, sur trois lieux, jusqu'à trois heures de chez moi. Je reçois les contrats la veille, sans certitude d'être payé, en avançant des frais qui dépassent parfois 1 000 €. Certains jours, je pars à 6 h et rentre à 22 h : je ne vois pas mon fils.
J'ai failli ne pas témoigner : je me disais que mon cas était la norme, et qu'il y avait pire. Et je me suis dit que c'était exactement ça, le problème. Tout juste docteur, j'envisage déjà de me reconvertir.
Un lundi matin, j'ouvre ma boîte mail : un énième message sur la liste de ma discipline, objet « Recherche vacataire ». Une grande université cherche quelqu'un pour assurer, en licence, 10 h de cours et 14 h de TD. Fin septembre — ça urge.
Suit la liste des conditions : « il faut cocher l'une des cases suivantes : être déjà salarié·e au moins à mi-temps ailleurs, ou être en auto-entreprise mais à condition de prouver des revenus à ce titre, ou être en doctorat. »
Autrement dit, on fait ses courses RH par mail, en imaginant derrière la liste un vivier de gens prêts à tout. On aurait pu lire : « Attention, ces conditions sont déplorables, et nous nous en excusons. » Mais non : on nous récite les conditions devenues normales du recrutement.
Les précaires sont priés de prouver qu'ils ne sont pas trop précaires pour postuler.
Quant à l'auto-entrepreneuriat, c'est le cran au-dessus de la vacation : plus de statut, plus de protection. Entreprendre au sein de l'université — on en rêvait.
2024 : je finis ma thèse, après un poste d'ATER. Me voilà au chômage. Une conseillère de France Travail m'appelle pour me demander ce que j'attends pour retrouver un emploi. Je tente d'expliquer le fonctionnement de l'ESR, mon besoin de temps pour préparer les concours de MCF. Sa réponse : « Il serait temps de trouver une utilité sociale. » J'en suis restée sans voix.
Mon utilité sociale est toute trouvée. Seulement, elle ne semble pas digne d'être rémunérée.
Un samedi entier à surveiller un partiel. Non payé : ce n'est pas « une heure de cours ». La correction des copies non plus. On rémunère la façade et on efface le reste.
On me propose une vacation : 48 heures de TD, payées 40 € brut de l'heure. Ça a l'air correct.
Puis j'ai fait le calcul. La préparation (deux heures pour deux heures de cours), les échanges avec les étudiant·es, les corrections… Tout compté, j'étais payée 4 € de l'heure.
Doctorat sans financement. Un mi-temps alimentaire pour vivoter à moins de 800 € par mois — jusqu'à ce que je doive l'arrêter, en fin de thèse, pour rendre mon manuscrit dans les délais que m'impose l'institution.
Aujourd'hui, à plus de trente ans, j'ai enfin décroché des vacations — plafonnées en heures. J'ai mené des recherches sur plusieurs continents. Je vis en studio, en colocation subie, et je me nourris grâce à l'épicerie sociale étudiante et aux distributions alimentaires.
Et je fais la queue, glacée à l'idée de croiser mes propres étudiants — venus, eux aussi, chercher à manger.
Des années de vacations, puis enfin un CDD LRU. Aujourd'hui, cela fait plus de huit ans que je travaille pour une même université — toujours payé au lance-pierre, sans aucune progression de salaire : mon contrat ne compte pas l'ancienneté.
On me confie les charges administratives dont les titulaires ne veulent pas. Je suis là presque tous les jours, quand certains n'apparaissent qu'à l'occasion. Et même avec un salaire fixe sur douze mois, il semble impossible de me payer à temps et du bon montant. Je m'accroche à la maigre promesse d'une « CDIsation » qu'on m'a vendue, dès le début, comme ma seule issue.
Je me bats pour garder une vie qui ne se résume pas à des journées commencées à 8 h et finies vers minuit, week-ends et vacances compris. Devant les collègues et les étudiants, je fais bonne figure. À l'intérieur, je suis tétanisé : dire « non », ce serait signer mon arrêt de mort académique.
Huit ans d'études, un master et une thèse à l'EHESS. Huit articles dans des revues à comité de lecture, un essai publié à La Découverte, deux ans d'ATER, un postdoc à Bruxelles.
Et aujourd'hui ? Je vis des minima sociaux. C'est devenu le seul moyen de continuer à écrire et à enquêter en France : il n'y a pas de postes — et les rares qui existent sont si précaires (vacations, postdoc d'un an) qu'ils ne laissent aucun temps pour la recherche.
Docteur en sciences sociales. Depuis 2022, vacataire dans différents établissements, en licence et en master, ici et ailleurs. Il m'est arrivé de faire plus de trois heures de train aller-retour chaque semaine pour être payé quatre heures d'enseignement.
Ni la préparation, ni les corrections, ni le temps passé à répondre aux étudiant·es ne sont payés. Pas de chômage, pas d'arrêt maladie, pas de congés payés. J'enchaîne des contrats de trois mois.
Vous avez un doctorat, vous vous rêvez professeur. On vous dit : ce poste d'ATER, c'est parfait pour vous. Vous faites le travail d'un maître de conférences. « Après deux ans, ce sera bien plus facile. » Logique.
Première fiche de paie d'ATER : 50 € de moins qu'un contrat doctoral. Étrange. Tant pis, vous aurez votre poste avant lui.
Deux ans plus tard, refusé sur les deux postes qui vous intéressaient : sont passés devant vous des candidats aux dix ans de post-doc à l'étranger, sans expérience d'enseignement. Aujourd'hui : chômage ou CDD, avec de la chance à 2 000 € net.
Et le ministère a appelé : il faut « réduire le budget, crise ». Vous êtes en biologie ? Faites plutôt de l'IA. Merci.
Mère de trois enfants, docteure en sciences humaines après un doctorat de près de huit ans. Des années non rémunérées, à vivre à cinq sur un seul salaire. Quelques contrats au début, mais jamais de droit au chômage — statut « étudiant ».
Recrutée comme ATER dans un département qui, heureusement, prend soin des siens : mes deux plus belles années. Puis le contrat n'est plus renouvelable.
Me voici chargée de cours, limitée à 12 h par an, payée des mois plus tard, sans remboursement des trajets. Si je fais le calcul, je perds plus d'argent dans cette vacation qu'en restant au chômage. Retour à la précarité.
Après ma soutenance, on me propose une mission en auto-entreprise : six mois, 15 000 € bruts. Je bloque les six mois. Au bout de deux, avec 5 000 € de factures impayées, on m'annonce que ça s'arrête — la responsable n'a pas apprécié que je la « dérange » un samedi (pour réclamer mon dû ; j'allais ne plus pouvoir payer mon loyer).
Le labo me fait comprendre que, tort ou pas, ils n'ont aucun levier sur elle : elle est leur collègue, moi je ne suis que de passage.
Plus tard, un post-doc de dix-huit mois. La responsable de projet disparaît des mois, me laissant tout son travail en plus du mien. Et toujours, en parallèle : chercher, publier, enseigner, candidater. Je suis épuisée, malade. Le pire, c'est que je fais partie des « chanceux » — au point de ne pas m'estimer en droit de me plaindre.
J'ai soutenu ma thèse il y a près de dix ans, après un parcours brillant — et déjà épuisée, l'ayant financée en travaillant, avec l'aide de mes proches. Je me considère pourtant chanceuse : un ATER, deux post-docs, beaucoup publié, qualifiée dans deux sections.
Auditionnée au CNRS l'an dernier, pas cette année : la commission a changé, les règles aussi. J'attends depuis des mois un simple retour sur ma candidature — un appel aurait suffi.
Je suis désormais « trop vieille » académiquement — au moment où mon dossier est le plus solide. J'ai des enfants ; partir devient pragmatique. Mais la colère me gagne : il y a tant de Léa méritantes, et si peu de postes.
Je suis docteure, reconnue internationalement dans ma discipline. Mon travail est central dans plusieurs projets nationaux et européens. Et je ne sais pas comment je vais payer mes courses et mon loyer.
Après deux ans de chômage à demander des post-docs partout dans le monde — et ne recevoir que des refus —, je me suis reconvertie dans l'enseignement, que je préférais. J'ai décroché un CDD.
Au moment de le renouveler, on m'a convoquée : un permanent se plaignait que je ne me pliais pas assez à sa façon d'évaluer (présentée comme optionnelle). On m'a signifié que ma fonction de CDD était de « soulager les permanents et leur rendre la vie plus simple ».
Mon contrat n'a pas été reconduit. Et mon cas n'est pas le pire : d'autres, plus expérimenté·es, ont été sous-payé·es ; quand ils ont protesté, les RH leur ont adressé des menaces peu subtiles sur leur « employabilité ». Par un hasard sans doute fortuit, toutes ces personnes étaient étrangères et racisées.
On m'a déjà dit, noir sur blanc, qu'on ne me reprendra pas — « parce qu'il faudrait me CDIser ». J'adore enseigner ; mes étudiant·es me donnent envie de me lever le matin. Mais je ne devrais pas me sentir privilégiée d'avoir tenu deux ans dans une situation pareille.
J'ai commencé une thèse pour quitter mon pays d'origine et m'émanciper d'une condition sociale précaire. J'ai vite mesuré ma naïveté. Sans financement, je cumule parfois trois ou quatre emplois à la fois, pour une misère ; je mange midi et soir au CROUS. L'anxiété, l'épuisement, les insomnies s'installent.
L'encadrement n'aide pas : de longs silences, des rendez-vous rapides et superficiels, des pressions — « il faut quand même finir en trois ans » —, des messages et des appels à toute heure. Et ce rappel : « étant étranger et sans agrégation, ce sera toujours difficile pour vous. »
Me voici en fin de thèse, sans trop savoir comment j'y suis arrivé. En réalité, je le sais : grâce à mes ami·es, à mes étudiantes et mes étudiants, à ces collègues qui m'ont écouté avec compréhension et empathie, sans cautionner cette machine à broyer que peut être le monde académique.
J'espère maintenant — ma naïveté est-elle si obstinée ? — ne pas rester enfermé dans un cycle de précarité sans fin.
Je suis arrivée en France avec l'espoir de trouver de meilleures conditions de travail, et d'être reconnue dans l'enseignement supérieur.
Après six ans à l'université, j'ai compris que ma situation n'était pas normale : je n'avais pas les mêmes opportunités que mes collègues titulaires. Et j'avais peur. Peur de parler à voix haute, peur de prendre un congé maladie, peur de ne pas être renouvelée — et de devoir rentrer dans mon pays sans rien, avec pour seul bagage le désespoir d'avoir tout quitté pour finalement m'être trompée.
On a tous un peu peur, mais on est tous encore là.
Étrangère en France, les contrats précaires de la recherche compliquent mes démarches de renouvellement de titre de séjour. Je me retrouve dans des situations instables et angoissantes. Je prends des anxiolytiques pour tenir. Je me demande si j'ai encore ma place.
Après un master de recherche, cinq ans de thèse en sciences sociales, soutenue « avec brio ». J'ai pu la finir grâce à un poste d'ATER — supprimé l'année suivante.
Faute de poste à l'université dans ma région (j'ai un enfant en bas âge, difficile de déménager pour quelques mois), je suis passée dans le secondaire. Je profite de mon congé parental pour étoffer mon dossier : autrement dit, je travaille gratuitement pour l'université pendant mon congé parental.
Ce qui m'attriste, c'est qu'on soit si nombreux·ses à devoir choisir entre renoncer, ou sacrifier notre vie personnelle pour espérer, un jour, une situation stable.
Ingénieur d'études, titulaire d'un master, en CDD d'un an « renouvelable ». Payé au SMIC — et sans fiche de paie pendant mes deux premiers mois. Les titulaires, à missions égales, touchent une prime que nous, contractuels, n'avons pas. C'est simplement injuste.
Depuis quatre ans, j'enchaîne les CDD d'appui à la recherche. J'ai déménagé trois fois — trois fois d'un bout à l'autre de la France, dans des villes où je ne connaissais personne.
À trois mois de la fin de mon contrat, je ne sais toujours pas si je serai renouvelée. Le CDI n'est pas une option, et la promesse d'un concours ne repose sur rien de concret. Je ne pars pas en vacances, par peur de ne pas avoir assez pour déménager à nouveau. Je ne peux me projeter, ni professionnellement, ni personnellement.
Ça fait quoi, de pouvoir partir en vacances ? De ne pas se priver, sans peur du lendemain ? De garder son cercle familial, ses ami·es, ses habitudes ?
Je suis docteur, qualifié aux fonctions de maître de conférences. Depuis deux ans, je n'ai aucun véritable poste à l'université. L'an dernier, un emploi de contractuel dans la fonction publique ; cette rentrée, le chômage.
J'ai fait ma thèse sans financement, en payant tout de ma poche : inscription, déplacements, hébergement pour mes recherches et mes conférences. N'étant pas salarié de l'université, je n'avais droit à rien — pas même au remboursement de ce que la recherche exigeait de moi. C'est toute la différence entre le doctorant contractuel et celui qui finance sa thèse sur ses propres deniers.
La thèse est finie. Elle est excellente, m'a dit le jury. Je suis docteur. J'ai la qualification. Et… plus rien. Les postes de titulaire sont rarissimes — parfois « fléchés » avant même la campagne. J'ai postulé partout, bien au-delà de l'université : éducation, justice, patrimoine, social. Une seule institution m'a répondu. Cet été, à bout, je me suis rabattu sur des concours ouverts à des niveaux bac +3.
Je détiens le plus haut diplôme de France, et il ne me sert à rien. C'est une humiliation. Autour de moi, je vois des gens abandonner, partir ailleurs. Moi, j'aime toujours ma discipline. Mais mon diplôme, aujourd'hui, ne sert à rien — et c'est violent.
Un doctorat en histoire contemporaine, bientôt treize ans d'enseignement à l'université. Chaque année, la même danse : des cours reconduits et d'autres qui s'ajoutent, pour combler les trous d'un titulaire muté ailleurs ou en décharge. À nouveau des cours à préparer, souvent dans l'urgence, avec pour seule consigne : « faites ce que vous voulez, vous êtes libre. » Une liberté aux airs de contrainte, une préparation longue et exigeante — parfois pour une seule année.
Des corrections, des surveillances, des mails en pagaille. Je suis visiblement assez qualifié et compétent pour couvrir tous les cours disponibles. Mais pas de poste de MCF — surtout quand on n'est ni agrégé ni normalien, ce statut qui fait office de sélection officieuse dans la masse des candidatures. Une paye misérable et, peut-être le plus dur, une reconnaissance quasi nulle. Parfois, au détour d'un couloir ou d'un mail : « votre statut n'est pas acceptable ». Et puis rien ne change.
Le système lui-même est d'une grande violence. Souvent pas de salle pour les vacataires : deux heures de battement entre deux cours ? La cafétéria. La salle des professeurs nous est fermée. Des photocopies ? Pas de clef, pas d'accès : ce serait « trop de logistique » vu le roulement des non-titulaires.
L'indice de l'heure de vacation n'a pas bougé depuis des lustres. Reste un mépris institutionnel diffus — le symptôme d'une université au bord de l'essoufflement.
Docteure depuis deux ans, je candidate cette année à un poste de maîtresse de conférences. Un enfant, un deuxième en route. Je travaille à temps plein — parce que, surprise, la recherche ne paie pas toujours les factures. J'enseigne, j'écris un livre, je publie, je communique en colloque. Bref : je travaille.
Et pourtant, je ne serai pas auditionnée. Le motif ? Je publierais et communiquerais « trop » autour de ma thèse. Traduction : je ne consacre pas assez de temps à du travail gratuit.
Voilà le paradoxe : on nous demande de publier, d'enseigner, de faire des colloques, de bâtir un réseau, de valoriser, de vulgariser… et quand on le fait, on nous reproche de ne pas en faire « assez ».
Mais tout le monde n'a pas les mêmes moyens de travailler gratuitement — de sacrifier ses soirées, ses week-ends, ses congés (maladie et parentaux compris). Je refuse qu'on fasse du travail gratuit un critère de mérite scientifique. À force d'exiger toujours plus de « vocation », on ne sélectionne que celles et ceux qui peuvent se permettre de ne pas être payé·es.
Après quatre ans de thèse, heureusement financée, j'ai jonglé : ATER, postdoc — l'équivalent de quatre contrats en six ans —, vacations dans trois institutions réparties sur deux villes distantes de 500 km, missions en bureau d'études. Cumuler pour manger et rester visible, c'était accepter des postes payés au rabais — et, au passage, perdre mes droits au chômage, face à un Pôle emploi qui ignore tout du fonctionnement, opaque mais réel, de l'ESR.
Six ans de galère, de cumul et de nomadisme. Trois qualifications CNU. Je ne sais plus combien d'auditions, de classements en deuxième position. Ma vie de couple détruite. Des semaines de sept jours, parce que les articles s'écrivent le soir et le week-end. Puis, au moment où j'allais renoncer, la chance : un classement en première position, une titularisation.
La dégradation constante des conditions de travail dans l'ESR tue — parfois brutalement, souvent de façon sourde et lente. Je suis ressorti de ces six années avec une maladie auto-immune que la médecine relie au stress et au surmenage, et qui ne me lâchera plus. Je suis loin d'être le seul.
Léa est résistante. Mais, comme tout être humain, elle est fragile — et elle mérite la santé, l'épanouissement et la dignité.
Docteur en économie, j'ai cherché un poste de titulaire pendant des années — entre deux post-docs, deux missions de conseil, deux périodes de chômage. Je ne me plains pas : thèse financée, bons encadrants, projets passionnants.
Et pourtant, j'ai dû quitter la recherche. Par choix, je le crois sincèrement — un enfant est arrivé, mes priorités ont changé. Mais je mentirais en disant qu'un goût amer ne m'accompagne pas chaque jour. La précarité post-doctorale, le nombre dérisoire de postes, les sacrifices que cela impose n'y sont pas pour rien.
Je fais partie des « chanceux », partis sans trop subir. Autour de moi, je vois des vies brisées, des carrières avortées, des dégâts physiques et psychiques. La recherche française est malade de ses pratiques, et la précarité érigée en système finit par épuiser celles et ceux qui la font vivre. Courage à vous. Solidarité.
J'ai soutenu ma thèse fin 2025, terminé un contrat d'ATER à l'été 2026. Depuis, ma carte n'ouvre plus aucun bureau, je ne pourrai bientôt plus emprunter de livres, ni accéder aux ressources numériques. Mes anciens collègues semblent gênés quand ils me croisent à l'université — comme si je n'avais plus rien à y faire.
Et pourtant. J'ai une activité de recherche que je mène avec une équipe, un terrain, des réunions que j'anime, des articles. J'ai obtenu un statut de chercheuse associée, avec un budget pour mes frais de terrain — mais de salaire, point.
Je pense souvent à celles et ceux qui, comme moi, produisent de la connaissance, enquêtent, publient — gratuitement. Chercheuse bénévole : est-ce soutenable ? Un chercheur, une chercheuse, ça se paie, non ? Je suis Léa : une jeune chercheuse fragile, mais soutenue.
On me demandera peut-être jusqu'où je suis prêt·e à aller pour décrocher le fameux sésame : un poste de titulaire. La recette « miracle » ? Naître dans le bon cercle, faire allégeance, accepter d'être un rouage d'un système qui produit surtout de la souffrance au travail.
Un exemple parmi d'autres : la prime maximale des titulaires est passée de 13 000 à 34 800 € par an, en plus du traitement de fonctionnaire — pendant que les vacataires, eux, restent payés sous le SMIC. Refuser cela pour mieux rémunérer les précaires ? Que nenni.
« Mais comment faire autrement ? », me disent des collègues titulaires. En cessant d'accepter qu'un système pyramidal érige la maltraitance institutionnelle en mode de fonctionnement. Et à celles et ceux qui me demanderont ce que, titulaire, je fais moi-même : je pars. Écœuré·e.
Aujourd'hui maître de conférences titularisé, je me sens chanceux : les huit années entre ma soutenance et ma titularisation ont été une galère telle que je n'y croyais plus. Thèse faite en province, sans réseau parisien. Par chance, un poste dans le secondaire me permettait de subvenir à mes besoins — mais il occupait l'essentiel de mon temps.
Deux contrats d'ATER, dans deux facs, où je servais de fusible de rechange et où j'ai davantage travaillé qu'une année entière dans le secondaire ; des charges de cours ici et là. La précarité n'était pas d'abord économique — même si un ATER à 1 500 € par mois, avec des frais de train et d'hôtel hebdomadaires non défrayés, revient à vivre avec moins que le SMIC — elle était statutaire et psychologique.
Des auditions où le ou la candidate locale me passait devant ; d'autres où l'on me disqualifiait pour avoir « travaillé avec les mauvaises personnes ». La rareté des postes accentue toutes les pratiques de mandarinat et de copinage qui grèvent l'université depuis des années.
Le problème est global : un choix politique qui détruit l'université à petit feu. Je me sens chanceux quand je pense à toutes celles et ceux restés au bord de la route, ou pire. Il y a, dans tout cela, un arbitraire terrible — inadmissible, et impardonnable.
J'ai commencé une thèse sous contrat doctoral à la sortie du Covid. J'étais déjà épuisé par une année de candidatures infructueuses — et par le découragement qu'on me renvoyait, doctorants comme titulaires. On m'avait bien fait comprendre que, cette fois, j'avais de la chance.
Dans le labo, j'ai découvert une mise en concurrence permanente, des jugements de valeur constants, jusqu'aux pauses passées à dénigrer les sujets des collègues. Un système qui pousse à l'épuisement et à l'individualisme. Les corrections et surveillances d'examens n'étaient pas payées ; les charges de cours ne laissaient pas le temps de chercher.
Et puis, pendant un mois, je n'ai tout simplement pas été payé, sans explication. Étranger, cette situation est particulièrement angoissante : elle touche au droit au séjour. J'ai fini par apprendre que l'université me considérait « en situation irrégulière » — alors que j'étais parfaitement en règle. Personne ne m'avait prévenu.
Il y avait aussi des remarques racistes et misogynes, « sous couvert de blague », dans un laboratoire qui se prétendait pourtant critique — et aucun espace pour en parler sereinement, tant on repère vite les rapports de pouvoir et les risques pour sa « carrière ». Je suis tombé en dépression. À la fin du contrat, j'ai jeté l'éponge — sans regret.
Après dix ans dans le secteur social, j'ai voulu devenir chercheuse. J'ai repassé un master, trouvé un financement pour ma thèse — qui m'a fait dégringoler de salaire, mais j'étais heureuse : le sens. Puis des CDD à l'université, en trouvant moi-même les financements de mon propre poste.
Trop juste financièrement, j'ai rejoint un cabinet de conseil deux ans. Bien mieux payée — mais sans le sens, sans la possibilité de transmettre. Un burn-out de deux ans m'a laissée exsangue, mais j'ai sauvé ma santé mentale. Et je sais que cela passera par la recherche.
Je reprends donc un contrat d'ATER : 1 800 € nets par mois. Séparée, deux enfants en garde alternée : ce salaire me place largement sous le seuil de pauvreté. Mes demandes de cumul d'activité ont été refusées. Je fais quand même quelques missions, dans l'illégalité, avec la peur d'être rattrapée — parce que je dois rembourser des mois de loyer impayé.
On me propose aujourd'hui un poste de maître de conférences contractuel. Tout le monde me félicite. Mais le salaire proposé reste sous 2 000 €, et sur vingt ans d'expérience, cinq seulement sont reconnues. Je dois me battre pour quelques dizaines d'euros — avec un doctorat, deux masters, des publications, des centaines d'heures d'enseignement. Et je resterai sous le seuil de pauvreté.
Pour « avancer » : un livre en cours, trois articles, une expertise, des tables rondes — tout bénévole. L'autre jour, je suis intervenue comme chercheuse sur mes thèmes : la lutte contre la pauvreté, l'accès aux droits. On m'a applaudie, remerciée, resollicitée — bénévolement. Je suis rentrée, et j'ai eu envie de pleurer.
Je suis normalien, agrégé, docteur, qualifié maître de conférences dans deux sections, et j'ai plus de mille citations. Depuis plus de dix ans.
Chaque année, je prépare les concours en vain : aucun poste de MCF sur mon profil, un seul au CNRS, rien ailleurs.
Mon directeur de thèse me dit : « Continue de publier, ça viendra. » Cela fait donc dix ans que j'assure bénévolement un service d'enseignant-chercheur — car j'enseigne aussi, et « il n'y a pas de budget pour te payer ; de toute façon, tu es au chômage, on n'a pas le droit ».
En attendant, je vis de petits boulots : quelques années prof dans le secondaire, un contrat d'expertise par-ci par-là, parfois un post-doc de huit mois, puis retour au chômage. Tout ça avec un enfant à nourrir. Je paie sur mes économies les colloques, le terrain, les frais de publication, les logiciels.
L'an dernier, le jury du CNRS m'a dit : « On a vu que vous aviez un peu moins publié cette année, c'est un mauvais signal. » Assez difficile de rester calme.
Je travaille en laboratoire, dans une fonction de soutien à la recherche. J'ai été en CDD pendant deux ans et demi. Mon premier mois de décembre, ma directrice de laboratoire est venue me dire, très gênée, que l'établissement avait des difficultés et que je n'aurais peut-être pas de salaire à la fin du mois. Venant du privé, j'ai cru à une plaisanterie ! J'ai même proposé d'organiser une quête dans le labo. J'ai été payée. Mais le stress…
Dès la première année, mes collègues m'ont poussée à passer les concours. Avec un bac +3, on m'a dit de tout tenter, à tous les niveaux de la fonction publique. J'ai tout passé, partout en France, à mes frais : mon établissement ne finançait qu'un seul déplacement. J'ai réussi. Je suis titulaire.
Maintenant, c'est moi le marteau. Je fais signer des contrats précaires, je cherche « de la thune » pour payer les CDD, je compte les mois pour ne pas dépasser les six ans d'ancienneté, je compte ceux que je peux financer sur des contrats de recherche. Je vois des personnes brillantes, passionnées, partir pour le privé, pour n'importe quoi sauf la recherche. Des doctorant·es me disent : « Ah non, jamais. Trop compliqué d'avoir un poste. »
Je vois les enseignant·es-chercheur·es et les chercheur·es sous une pression folle pour ramener des contrats, et le prélèvement de l'établissement sur ces contrats passer de 5 % — la bonne époque — à 20 %. Car oui : l'université et les instituts de recherche ne font plus que chercher… de l'argent.
J'ai soutenu ma thèse en 2013. J'ai obtenu un poste en… 2023. Si je ne suis plus précaire aujourd'hui, ces dix ans m'ont profondément abîmée. La précarité universitaire n'a pas seulement des répercussions économiques : elle entame durablement l'estime de soi, la capacité à se projeter dans une vie professionnelle et personnelle stable, et à force, la santé mentale et physique.
Après la thèse : huit mois de chômage, pendant lesquels j'ai continué mes recherches en corrigeant des copies. Un premier post-doc, arrêté au bout de quatorze mois faute de financement. Dix mois de chômage, les premières vacations, un second post-doc. Sept mois de chômage. Puis un contrat d'ATER à mi-temps, à 1 200 euros par mois — alors qu'on travaille largement à temps plein une fois comptées toutes les tâches pédagogiques, administratives et de recherche. Une deuxième année d'ATER à temps plein, à 1 800 euros nets (youhou !). Et puis plus rien.
Alors j'ai enchaîné les vacations, partout, sur n'importe quoi. Une année, j'ai enseigné près de 400 heures dans cinq établissements, tout en continuant à publier, parce que « publish or perish ». J'ai sillonné la France, à mes frais la plupart du temps, et accepté des cours très éloignés de mon domaine, qui demandaient un temps de préparation considérable, parce que j'avais l'impression que si je disais non, je n'aurais jamais de poste.
Aujourd'hui, j'ai un poste, et c'est moi qui dois embaucher des vacataires. Pas parce que j'aime maintenir les gens dans la précarité, mais parce que je n'ai pas le pouvoir de créer des postes. J'essaie de « bien traiter mes vacataires » : je ne leur demande pas de travail supplémentaire, je leur fournis les supports, je les préviens au plus vite des changements. Mais ça ne suffit pas. C'est le système qu'il faut changer.
Et c'est aussi un formidable gâchis. J'ai été une spécialiste reconnue d'un domaine. Pendant des années, j'ai continué à suivre la recherche sans que personne ne me paie pour le faire. Puis j'ai lâché. Aujourd'hui, je ne suis plus pertinente dans ce domaine.
J'ai été Léa pendant dix ans, et je ne veux pas qu'il y en ait d'autres.
Déjà avant d'avoir un poste, mais d'autant plus maintenant, je n'oublie pas.
Je n'oublie pas tout le travail « bénévole » qu'on nous demande. Les préparations de cours, les vacations au pied levé, les surveillances, les corrections. Mais aussi les réunions à l'utilité douteuse, l'encadrement parfois contre notre gré (« c'est bon pour le CV »). Les projets à rédiger, les relectures pour les pairs, le travail d'édition. L'organisation de dîners, de séminaires, parfois même de colloques.
Et puis tout ce qui ne laisse de trace que dans les remerciements des thèses et des articles : discuter à la pause café, aider un·e collègue en difficulté. Oh, tout ça « fait partie du job ». Mais est-ce vraiment reconnu à sa juste valeur ?
Je n'oublie pas, et j'espère que ce mouvement remettra en lumière tout ce qui est accompli, surtout par les plus précaires.
Deux licences, deux masters, une thèse. J'aurais du mal à compter mes années de formation. Et pourtant, on comprend assez vite qu'une formation longue, soldée par un doctorat, ne signifie pas qu'il y a une place pour vous dans le métier auquel vous vous êtes formé·e. Si vous voulez tenter votre chance malgré tout, le chemin sera long, douloureux, précaire et coûteux — en nerfs, en santé et en argent. Sans aucune garantie au bout.
J'ai eu la chance d'avoir un contrat doctoral de trois ans, puis le chômage pour « financer » la suite : une thèse en sciences humaines ne dure ni trois, ni même quatre ans. Pendant ma thèse, j'ai fait des dizaines d'heures de vacation, payées une misère en fin d'année, pour mettre toutes les chances de mon côté. Puis un demi-poste d'ATER à 1 200 euros par mois, pour lequel j'ai déménagé. Ma thèse a été publiée.
Depuis ma soutenance : trois ans de chômage à 900 euros par mois, entrecoupés d'un post-doc de trois mois et d'un séjour de recherche à l'étranger. Mon chômage a « financé » mon travail à temps plein : recherches, publications, candidatures, organisation d'événements scientifiques. J'envoie des dizaines de candidatures, partout dans le monde, prête à partir presque n'importe où, même pour un an. En France, je rentre rarement dans les rares appels à post-doc ; quand je tords mon projet pour y entrer, il y a toujours quelqu'un de plus spécialisé.
Mon chômage est arrivé à son terme. Je ne peux pas faire de vacations, faute de contrat ailleurs — et je n'en veux plus : j'en ai trop fait, c'est une arnaque. J'attends de savoir si le RSA me sera accordé, dans l'angoisse de savoir comment je vais continuer à vivre.
On me dit que c'est dur pour tout le monde, que j'ai des « feux verts », qu'il faut persévérer. Le calcul est simple : il y a bien plus de prétendant·es que de postes, et la majorité devra partir malgré les années d'efforts, de travail gratuit, de burn-out. Je n'ai ni famille ni partenaire fortunés pour tenir des années de plus à travailler gratuitement. C'est peut-être comme ça qu'on finit par abandonner.
Le système actuel favorise, de fait, celles et ceux qui ont déjà le capital économique et le réseau pour tenir assez longtemps.
Je suis personnel administratif et technique (BIATSS). Et contractuelle, depuis toujours.
Pendant mes études, cinq ans rattachée à l'Éducation nationale. Après mon deuxième master, deux ans au ministère des Affaires étrangères, en volontariat international. Puis six mois de recherche d'emploi avec moins de 550 euros par mois. Treize mois au ministère de la Transition écologique : trois contrats différents, et pas de prime de précarité. Enfin l'Enseignement supérieur : des vacations, puis un CDD de projet.
Je suis Léa. Je suis BIATSS. Je suis contractuelle. J'ai fait quatre ministères.
Aînée d'une fratrie et de cousin·es issu·es d'une classe moyenne loin de la capitale et des métropoles, je suis entrée la première dans le monde inconnu de l'enseignement supérieur, en « très bonne élève ». La dalle, rien à perdre, et pas de filet de sécurité.
À force de persévérance et avec un projet solide, j'entre en thèse dans un laboratoire parisien prestigieux. Sans financement, je m'en sors en cumulant les boulots — privé, ATER, vacations, free-lance — à quinze heures par jour, six jours sur sept, pendant douze ans. Et ça marche : je soutiens, je trouve un post-doc, sur le CV tout brille.
Personne ne voit la trace de plus de vingt déménagements, l'isolement lié au déracinement, le stress, le déclassement, l'angoisse constante de la pauvreté et ce qu'elle fait à la santé mentale. Ni les sacrifices dans la vie personnelle, ce sentiment d'être toujours en pause, à attendre de s'en sortir.
Pendant ce temps, ma famille continue de m'appeler « la Parisienne ». Je m'isole des conversations, je partage de plus en plus difficilement le bonheur des mariages et des enfants des autres. La blague familiale : « au moins, ta thèse te permet de gagner aux jeux de société ». Après trop de crises d'angoisse, cela fait quatre ans que je ne fête plus Noël en famille.
Je suis personnel administratif et technique (BIATSS) depuis plusieurs années. J'enchaîne les CDD sur le même poste. Ma seule perspective : un CDI de projet, qui prendra fin si les financements externes s'arrêtent, et qui est finalement moins avantageux qu'un CDD. C'est le cas de la majorité de mon service — dont l'une des missions est justement d'aller chercher ces financements, ce qui pèse énormément sur toute l'équipe.
On en demande énormément à toutes les équipes, quels que soient le statut, la quotité de travail ou l'expérience. Les heures supplémentaires et les missions hors fiche de poste sont la norme. C'est un rouleau compresseur : celles et ceux qui le questionnent apprennent à se taire pour garder leur poste, ou partent quand ils le peuvent.
Les relations entre enseignant·es-chercheur·es et BIATSS en deviennent déséquilibrées : certain·es reportent leur pression et leurs tâches sur des personnels administratifs déjà surchargés. Alors qu'au fond, cette surcharge ne devrait être portée ni par les uns ni par les autres, mais par des postes et des moyens supplémentaires.
J'ai fait un doctorat sans financement, soutenu il y a douze ans. Depuis : ATER, post-doctorante, ingénieure de recherche vacataire, chargée de cours vacataire, recherches-actions pour des associations et des collectivités.
J'ai arrêté les cours en vacation au bout de deux ans. Les deux années, j'ai été payée plus d'un an après ma prise de fonction — pour des cours réguliers. En calculant mon revenu horaire réel la deuxième année, je me suis aperçue que je touchais un peu plus de 3 euros nets de l'heure. Il fallait donc un vrai emploi à côté. L'année suivante, deux départements de la même université m'ont proposé séparément de nouvelles vacations : au total, largement un mi-temps. Je l'ai fait remarquer, j'ai refusé, et je leur ai demandé de ne plus me contacter.
Je travaille aujourd'hui hors de l'université. Toujours précaire, mais bien mieux payée. Je m'apprête à repasser d'un contrat de recherche associatif à un contrat de recherche en vacation à l'université : je vais perdre environ 800 euros nets par mois, alors que les deux sont financés par de l'argent public.
Mère célibataire, j'ai de moins en moins les moyens d'exercer mon métier de chercheuse à l'université. C'est dommage pour nous, pour les étudiant·es, et pour celles et ceux qui restent et continuent à tenir.
Je donne des cours en vacation depuis le début de mon doctorat, pour le financer. Dix ans de thèse, parce que je cumulais les charges de cours, l'écriture et un terrain à l'étranger. Doctorante, je me suis battue pour que nous soyons payé·es à temps — parfois deux mois de retard au minimum. Cette bataille m'a valu une mise au placard. Un responsable de l'université m'expliquait qu'il faisait, lui aussi, du travail gratuit ; à 5 000 euros par mois, lui ai-je répondu, je ferais même les vitres de son bureau. Moi, je faisais les fins de marché et la récup dans les poubelles des magasins pour me nourrir.
Deux années d'ATER, non successives. Après ma soutenance, plus de trente candidatures à des post-docs ; j'en ai obtenu deux, dix-sept mois de contrat en tout. Le reste du temps, je vivais du chômage que ces contrats ouvraient. Puis, une fois passé le délai réglementaire de trois ans après la thèse, je n'étais plus éligible aux contrats post-doctoraux.
Depuis 2025, je cumule des vacations à l'université et des cours dans le privé. Ces contrats ne m'ouvrent pas droit au chômage : en juillet et en août 2026, aucun revenu. Je suis en couple, maman d'un enfant en bas âge ; nos finances reposent sur mon compagnon. Faute de moyens pour la garde, je m'occupe de mon enfant le mercredi et pendant les vacances, et je travaille le soir, pendant les siestes, le week-end. Cette année : 140 heures de cours dans trois établissements, un projet associatif pour compléter, les dossiers de concours. Plus de 60 heures par semaine. Et je viens de passer au RSA : à peine 150 euros, avec trois mois de décalage, et un suivi hebdomadaire.
Sept fois candidate aux concours de maître de conférences, très bien classée presque à chaque fois. Classée aussi à un concours de chercheuse. Je tiens bon. Mais je surchauffe.
Plus je travaille pour rester dans la course, moins j'ai de temps pour ce qu'on attend de moi pour la gagner : publier, monter des projets, candidater. On évalue les carrières sur des publications, des contrats, des mobilités, sans jamais regarder les conditions matérielles qui permettent de les produire. Et quand j'annonce une nouvelle charge de cours sur LinkedIn, on me félicite d'être si dynamique — pour quelque chose qui, dans ma réalité, veut dire que je n'ai pas le choix.
Tout le monde ne peut pas accepter une mobilité de six mois. Tout le monde ne peut pas vivre plusieurs mois sans revenus. Tout le monde ne peut pas payer une garde d'enfant pour travailler le soir. Tout le monde ne peut pas compter sur un conjoint qui absorbe la précarité de l'autre. Encore faut-il pouvoir matériellement se permettre de persévérer.
Mais je n'ai même pas « l'honneur » de pouvoir me présenter aux concours. J'ai passé quatre fois celui du CNRS : toujours auditionnée, jamais retenue.
J'avais obtenu ma qualification à 26 ans, avec peu d'enseignement. Elle a expiré. Des années plus tard, avec de nombreux encadrements de doctorant·es et de masters et des publications dans les plus grandes revues scientifiques, on me l'a refusée : je n'avais pas « officiellement » enseigné.
Officiellement. Le mot fait mal. Quand on n'est pas titulaire, on n'est jamais reconnu comme encadrant·e principal·e ni comme enseignant·e. Ça ne compte pas.
À bientôt 40 ans, après quinze ans de recherche, ma carrière en France s'arrête. Trop chère, parce que trop expérimentée, et prétendument pas assez formée pour enseigner.
Je vis depuis trop d'années la précarité de l'enseignement supérieur et de la recherche : des vacations non payées, des articles à resoumettre encore et encore, des candidatures qui n'aboutissent jamais.
Publier, enseigner, monter des projets collectifs, partir à l'international : comment choisir ? Ces injonctions contradictoires permanentes nous laissent perdu·es.
J'ai soutenu ma thèse il y a huit ans. Deux bourses post-doctorales prestigieuses, dont trois ans à l'étranger. Mon laboratoire m'a ensuite embauchée comme chercheuse contractuelle, en me promettant de m'aider à obtenir un poste permanent.
Au CNRS, on m'a d'abord dit que j'appartenais à la « génération sacrifiée » : celle qui a enchaîné les post-docs pour avoir sa chance. Puis les règles tacites ont changé, et je suis devenue trop « vieille ». Je me suis tournée vers les postes de maître de conférences de mon laboratoire : la première fois, pas même auditionnée. La seconde, classée deuxième, derrière un candidat qui avait travaillé et publié avec un membre du jury. J'ai formé un recours ; il est toujours en cours.
En attendant, je cherche des financements européens pour garder mon emploi. Mais l'université m'a prévenue : si je les obtiens, elle ne pourra pas renouveler mon contrat sans interruption, car je dépasserais le délai au-delà duquel elle devrait me proposer un CDI. Elle me propose donc quatre mois de chômage entre deux contrats.
À ce stade, parler de manque de respect est un euphémisme.
Si l'on avait le courage de dire aux futurs doctorant·es que le plus dur, ce n'est pas la thèse mais ce qui vient après, bien des laboratoires se videraient.
Doctorant sans financement, en mode survie, j'ai eu la chance de croiser de jeunes docteurs qui m'ont prévenu : préparer l'après-thèse dès le début, occuper le terrain des piges et des publications. J'ai trouvé des vacations dans des écoles de travail social ; ce réseau est devenu, plus tard, un poste et une carrière, hors de l'université.
Mes conseils d'un « vieux » : passez la qualification, c'est une reconnaissance par vos pairs, mais ne vous épuisez pas dans des concours de maître de conférences où vous risquez d'être le figurant d'une comédie écrite à l'avance. Regardez ailleurs : dans la santé et le social, on vous attend peut-être. Et ne perdez pas votre vie à la gagner : la souffrance à l'université touche aujourd'hui toutes ses composantes, du professeur émérite au personnel du restaurant universitaire.
Cette année, je suis passée de post-doctorante à ATER. Résultat : 450 euros nets de moins chaque mois, et une charge de travail qui a explosé.
La rémunération des ATER est fixée sur un indice qui, selon moi, n'a pas bougé depuis 1989. On avance dans la carrière, et on recule sur la fiche de paie.
Depuis 2018, je travaille comme vacataire. En réalité, c'est un quasi plein temps. Je dirige un master, et depuis 2024 une autre formation de troisième cycle.
Je suis au RSA, et je vis en logement social.
Doctorant·e en sciences humaines et sociales, sans financement, je travaille à temps plein, 38 heures par semaine, dans un emploi purement alimentaire, pour payer mes études.
Mes congés passent tous dans les colloques. Pas de vacances, pas de week-end, pas de soirée.
Doctorant étranger, j'ai eu un contrat doctoral pendant trois ans. Depuis un an, je travaille gratuitement dans mon laboratoire : je forme les stagiaires, je mène des expériences, j'écris ma thèse. Mon nom a disparu de la liste des membres de l'équipe sur le site du labo. Je n'ai plus de badge ; tout le monde fait comme si j'étais encore salarié. Je m'y suis habitué.
Je vis du chômage ouvert par mon contrat doctoral. Mon encadrant me fait miroiter un financement depuis neuf mois : « réponse en juin », puis juillet, maintenant « entre septembre et décembre ». Pendant ce temps, ma carte de séjour arrive à expiration. Pour la renouveler, il me faut un emploi dans mon domaine ; les entretiens s'arrêtent après trois mois de processus, sur la même question : « Êtes-vous français ? »
L'étau se resserre. Je me sens réduit à un titre sur une carte. Je risque une obligation de quitter le territoire à la fin de l'année.
Docteure en sciences sociales, j'ai enseigné à l'université. Aujourd'hui, je suis sans emploi, donc même plus vacataire. Ma thèse a plus de cinq ans : je n'ai plus droit aux post-docs.
Je n'arrive pas à publier dans les « bonnes » revues, donc je ne suis pas classée aux concours. Une seule audition, pour un poste précaire et loin de chez moi. Je vis à la campagne, et je participe parfois à des visios pour rester dans le circuit.
Je participe de loin au monde universitaire. Je suis Léa, et j'ai 45 ans.
J'ai fait une thèse en droit. Pour ne pas tomber dans la précarité, j'ai commencé à travailler hors de l'université, tout en continuant à publier et à enseigner, avec l'objectif de devenir maître de conférences. Résultat : environ 70 heures par semaine. Préparer les auditions, écrire, enseigner et travailler à temps plein, c'est sacrifier tous ses temps de repos, puis poser des congés pour aller auditionner.
Et ce choix n'est pas valorisé. Le système pousse les docteur·es à étoffer sans fin leur CV universitaire, de contrat précaire en contrat précaire, car en sortir, c'est réduire ses chances d'entrer. Dehors, le doctorat est à peine reconnu : les recruteurs nous voient comme des « juniors+ ». Voilà comment s'installe une fabrique de misère.
J'ai été convoqué à sept auditions. Je reconnais mes erreurs, mais j'ai vite compris que beaucoup étaient jouées d'avance : on traverse la France, on se ruine en trains et en hôtels, pour découvrir que le poste était destiné à un candidat local, avec une fiche de poste taillée sur mesure. Une présélection sur dossier, une audition de 25 minutes, rien sur l'enseignement : les années passées à préparer de bons cours ne comptent pas.
J'ai vu des docteur·es faire leur troisième ou quatrième « tour de France », des ami·es au bord de la rupture. Quand j'ai écrit à mon ancien directeur de thèse pour lui en faire le bilan, il a contesté sur la forme et sur le fond ; depuis, il m'évite. Le système tient aussi par le silence de celles et ceux qu'il a déjà installé·es.
J'ai travaillé quinze ans à l'université, sous plusieurs statuts, à affronter toutes sortes de dysfonctionnements et de pressions. J'ai même été PRAG, enseignante du secondaire détachée dans le supérieur.
J'ai tout quitté après une dépression et des problèmes de santé à répétition, conséquences directes du harcèlement subi, des situations ubuesques encaissées, pour moi et pour les collègues que je recrutais, et de l'impossibilité de changer les choses, pour les étudiant·es comme pour moi-même.
Doctorante en histoire et histoire de l'art, en quatrième année, je travaille sur une musique populaire des Outre-mer. Je finance ma thèse seule depuis le début : chaque euro que je gagne part dans des livres ou du matériel.
Je n'ai obtenu ni contrat doctoral ni bourse de recherche : j'étais encore salariée, et trop âgée, m'a-t-on dit. Je postule régulièrement à des bourses, mais il y en a très peu pour les musiques populaires contemporaines et pour les territoires ultramarins.
Aujourd'hui, je ne peux pas payer mes frais de réinscription. Je veux devenir enseignante-chercheuse, et j'appréhende l'avenir.
J'ai eu un contrat doctoral. On m'a fait comprendre que je n'obtiendrais pas facilement de poste d'ATER dans mon université : mon directeur y était mal vu. Des dizaines d'auditions, presque toutes jouées d'avance. J'ai fini par obtenir un poste ailleurs.
Arrivée dans ma nouvelle université, j'ai découvert que je devais faire 48 heures de surveillance non rémunérées, faute d'heures de TD suffisantes pour remplir mon service. Une heure par-ci, une heure par-là : presque un mois perdu pour ma thèse.
Parmi les personnes de mon master qui ont choisi de ne pas faire de recherche, je suis de loin la moins bien payée, avec les conditions de travail les plus chaotiques.
Agrégée, doctorante en sciences sociales en quatrième année, j'ai décroché un contrat d'ATER. Mon salaire est inférieur au prix de la crèche privée où j'ai dû inscrire mon enfant, faute de place en crèche municipale. Même après les aides, près des deux tiers de mon salaire y passent.
Sans le salaire de mon conjoint, pourtant modeste, nous serions en grande précarité ; nous avons déjà du mal à boucler les fins de mois. Agente publique, j'ai en principe droit à une place en crèche conventionnée par l'État. Mes demandes sont restées sans réponse.
Docteure en sciences sociales, j'ai été ATER deux ans : mal payée, mais confirmée dans mon envie de faire de la recherche. Quelques années plus tard, un grand laboratoire voulait me recruter en post-doc. La responsable me l'avait dit.
Puis elle a appris que j'avais accouché quelques mois plus tôt. Elle m'a rappelée : je serais « trop indisponible », il fallait quelqu'un de corvéable, et mon enfant devenait une entrave. Une discrimination à l'embauche, sans écrit, sans trace. Cette responsable se revendique féministe.
Écœurée, j'ai quitté la recherche. Je travaille aujourd'hui dans un autre domaine.
Une thèse primée, en quatre ans et demi. En plus : de la recherche à l'international, des TD à temps plein, des cours magistraux, le remplacement de l'assistante administrative partie à la retraite (plannings, notes, conventions de stage), l'accueil bénévole d'une bibliothèque dont la bibliothécaire n'avait pas été remplacée.
Six ans de petits contrats : boursière, vacataire embauchée en septembre et payée en juin, ATER à mi-temps puis à temps plein, entrecoupés de chômage. Des statuts et des droits à géométrie variable pour le même travail, sans compter ses heures.
Qualifiée deux fois, des auditions, jamais de poste. « On aurait pu vous prendre, on a hésité, mais vous n'avez pas fait votre thèse à Paris. Passez l'agrégation. »
J'ai quitté l'université pour raison de santé. Des années plus tard, on vient encore me chercher pour intervenir devant les étudiant·es, parce que j'ai « un parcours incroyable ». La blague.
Je suis en CDD d'enseignement et de recherche, un de ces contrats qui remplacent peu à peu les postes de maître de conférences. Depuis ma soutenance en 2022 : un livre, un second en préparation, des dizaines d'articles en France et à l'étranger, des ouvrages et numéros de revue dirigés, des centaines d'heures d'enseignement, des dizaines de conférences dans le monde.
Lors de la dernière campagne, on m'a reproché un dossier pas assez « international », alors que j'ai fait ma thèse à l'étranger, et une monographie « non publiée », qui sortait le mois suivant. Je n'ai obtenu aucune audition en cinq ans. C'est simple : dans ma discipline, il y a trois à dix postes par an, et aucun dans ma spécialité depuis six ans.
Je ne jouerai pas le jeu du syndrome de l'imposteur. Mon dossier aurait été celui d'une professeure il y a vingt ou trente ans.
Après cinq années de chômage, de contrats précaires et de déménagements, la question n'est plus de savoir si je trouverai un poste. C'est de savoir si la recherche française peut continuer à fonctionner ainsi.
J'ai commencé ma thèse il y a onze ans et mis sept ans à la soutenir, en enchaînant les vacations et des contrats de recherche en auto-entreprise, payés sur des fins de budget, dont un gros tiers partait en cotisations. En pratique, je travaille pour plusieurs universités sans interruption depuis cinq, six, voire huit ans.
Trois campagnes de recrutement depuis ma soutenance. Classée deuxième ou troisième, « rien à redire » au dossier ni à l'audition, mais quelqu'un d'autre a attendu plus longtemps. En regardant mes collègues, surtout les femmes, je sais qu'il me faudrait encore trois ou quatre ans. Je ne peux pas me le permettre.
Les titulaires dépendent de nous pour faire tourner leurs formations. Refuser un renouvellement, c'est risquer de « trahir » quelqu'un qui siégera peut-être dans votre prochain jury.
Je me sais privilégiée, et prête à partir dans le privé. Mais mon parcours fait écho à celui de tant de jeunes collègues qui tiennent d'année en année, dans un gâchis absurde de ressources et d'énergie, pour un poste qui sera de toute façon écrasant.
J'ai obtenu un poste de maîtresse de conférences titulaire. Dix ans après mon doctorat, après dix-huit ans de galère. Mais à l'étranger.
Pas de financement de thèse : l'unique bourse de mon université tournait entre les laboratoires, et on ne me l'a avoué qu'après coup. Alors j'ai passé un concours du secondaire et commencé ma thèse à côté. Sept ans à cumuler 21 heures de cours au collège ou au lycée, des vacations à la fac payées moins que dans le secondaire, 60 heures de travail et 14 heures de transport par semaine.
Après la thèse : recalée à la qualification parce qu'on ne savait pas dans quelle case mettre ma discipline, déjà bien installée à l'étranger. Qualifiée l'année suivante, avec le même dossier. Cinq auditions, aucun poste. Je suis partie très loin, où j'ai enfin trouvé un salaire décent, des fonds de recherche, des projets financés. Et quand j'ai dû me rapprocher de mes parents malades, toujours rien en France.
On m'avait dit : travaille dur, et l'ascenseur social fonctionnera. J'ai réussi, mais ailleurs. Je suis la seule de mon groupe de doctorant·es à avoir un poste fixe. J'y ai laissé mon couple, ma vie en France, des années loin de mes proches.
Un doctorat, puis ma dixième année de post-doctorat et mon seizième déménagement. Neuf ans à l'étranger, pas par choix : je ne trouvais pas de contrat en France, et on m'a toujours répété qu'il fallait une expérience internationale. Plus de 600 heures d'enseignement. J'ai joué le jeu.
Onze concours de maître de conférences, de chaire de professeur junior, de chargée de recherche ; huit auditions. Les retours, toujours à l'oral, jamais par écrit : pas assez souriante, trop stressée, pas avec les « bonnes » personnes. Beaucoup de jugements sur ma personne, très peu sur mon travail. Après ma dernière audition, on m'a refusé tout retour « afin d'éviter tout recours de la part des candidats ».
Désormais, je suis trop vieille et trop expérimentée pour ces postes, mais pas assez pour ceux de professeure. Trop d'années de post-doc pour les bourses jeunes chercheurs. Alors j'écris des projets et je cherche des titulaires pour les déposer à ma place, pour financer mon propre post-doc. Et pour passer l'habilitation qui permet d'encadrer des doctorant·es, il faut… avoir encadré des doctorant·es.
Je suis dégoûtée par la passivité de la communauté scientifique face à la précarité, et par l'hypocrisie d'un discours sur l'attractivité de la recherche française pendant que tant d'entre nous partent à l'étranger.
Docteure en sciences sociales depuis trois ans, je suis au chômage depuis trois mois, après un CDD de deux ans dans un métier sans rapport avec mon diplôme. Pendant ma thèse, sept ans, j'ai eu une CIFRE qui s'est mal passée, mais qui m'a donné un « vrai » salaire. Avant, pendant et après, j'ai travaillé quatre ans bénévolement dans un séminaire de recherche, et j'ai cumulé les petits boulots : vente, accueil, cours et encadrement de mémoires dans des écoles privées, payés en micro-entreprise, sans aucune reconnaissance.
Pas de vacances, des semaines de six, voire sept jours sur sept. Un premier burn-out pendant la thèse. Puis une agression, des problèmes de santé, un stress post-traumatique dont je garde des séquelles. L'errance médicale, et aucune reconnaissance par l'enseignement supérieur : je n'ai jamais eu d'arrêt maladie, puisque le statut de doctorante sans contrat, puis de chercheuse associée, n'en ouvre aucun.
Nous, doctorant·es et jeunes docteur·es précaires, n'avons pas le droit de tomber malades.
Ce semestre, je « choisis » de donner mes TD bénévolement. Après trois ans de contrat doctoral, je suis inscrite à France Travail pour finir ma thèse. Quand je déclare mes heures de vacation, et je dois le faire au moment où je les effectue, leur montant est aussitôt déduit de mon allocation.
Mais ces heures ne me sont payées que des mois plus tard. Six heures de TD par mois, c'est environ 200 euros d'allocation en moins, que je dois avancer moi-même pendant des mois. Nous sommes en octobre, et je n'ai toujours pas été payée pour mes cours du printemps dernier. Pas assez d'heures, non plus, pour avoir droit à la prime d'activité.
Avec un budget où cent euros de plus ou de moins sont décisifs, je ne peux pas me le permettre. Alors je donnerai ces cours, sans être payée. France Travail le reconnaît : je suis dans l'angle mort de l'administration. Courage à toutes et à tous.
J'ai dû abandonner mon premier doctorat : sans financement, je travaillais à plein temps. Pendant dix ans, j'ai écrit des articles et des chapitres, participé à des colloques, bénévolement. J'ai enseigné, parfois autant d'heures que des titulaires, payée des mois plus tard. Sans contrat ni bulletin de salaire à fournir, j'ai dû renoncer à des prestations sociales.
Neuf ans après ma première inscription, j'ai recommencé un doctorat, toujours sans argent, juste pour ne pas rester sur un échec qui m'accablait. J'ai continué à écrire, à donner les cours que les titulaires ne voulaient pas assurer. Les règles de l'assurance chômage étaient si incompatibles avec des vacations payées des mois plus tard que j'ai fini par renoncer à faire valoir ces heures, quitte à ne plus cotiser pour ma retraite.
J'ai soutenu. La qualification m'a été refusée : « trop interdisciplinaire ». Alors je suis partie, écœurée par tant de maltraitance institutionnelle, et par la pauvreté : 700 à 800 euros par mois pendant des années, pour bien plus qu'un temps plein.
Quelques jours après ma décision de partir, une collègue a mis fin à ses jours. Elle n'en pouvait plus. J'écris pour elle, et pour toutes les Léa brutalisées par ce système, pour que cela cesse.
Pendant mon doctorat, on m'a demandé de cacher des résultats jugés négatifs, pour que mon laboratoire ne voie pas ses financements réduits. Un responsable de mon école doctorale a refusé que je prenne trois mois de plus pour finir ma thèse : une thèse en retard ferait baisser l'université dans les classements. Une thèse abandonnée, non.
J'ai eu plusieurs fois des problèmes de salaire, après la réduction du personnel administratif. Forcée de quitter mon logement étudiant, j'ai vécu les derniers mois de ma thèse dans un logement insalubre, sans eau chaude ni gaz.
Je suis Léa, et je suis aussi autiste. Enchaîner les post-docs, de pays en pays, ce n'est pas possible pour moi. J'ai dû abandonner la recherche et refuser des offres. Des chercheurs qui n'ont jamais connu la précarité m'ont traitée de fainéante et d'ingrate.
Après ma thèse, financée par une « bourse » sans cotisations chômage ni retraite, et deux ans d'ATER, j'ai enchaîné trois post-docs, dont un à l'étranger, et des concours de maître de conférences infructueux. Puis sept ans dans le privé, à un salaire non négociable : « Tu peux partir, il y en a dix qui attendent derrière la porte. » J'ai fini par partir.
J'ai aujourd'hui 50 ans. Depuis sept ans, je suis cheffe de projet sur une plateforme technologique universitaire, où je gère les prestations de recherche et développement avec des partenaires industriels. J'enchaîne les CDI de mission de six à douze mois.
Lors du dernier bilan, la plateforme avait généré un million d'euros de chiffre d'affaires en trois ans.
Professeure de lettres dans le secondaire, j'ai repris mes études à 40 ans et soutenu une thèse en didactique. Vacataire à l'université, j'assure des TD et, selon les besoins, des cours magistraux : j'apprends fin août ce que j'enseignerai en septembre. Je ne peux pas refuser, sinon un·e autre jeune docteur·e prendra ces heures, et elles manqueront à mon CV.
Je refuse de bâcler mes cours. Mais réunions, séminaires, sujets d'examen, surveillances, corrections, directions de mémoire : rien de tout cela n'est payé. Les heures de cours le sont au mieux six mois, parfois neuf mois plus tard, et il faut souvent réclamer. Selon mes calculs, je coûte environ un dixième d'un·e titulaire.
La recherche, je la finance moi-même : transports, logement, terrain. Et comme enseignante du secondaire, je dois me battre pour chaque autorisation d'absence et rattraper d'avance toutes mes heures.
Chaque année, je suis classée deuxième ou troisième. Chaque année : « Ton CV est super, la prochaine sera la bonne ! » Non. De guerre lasse, j'ai quitté ce système avant qu'il ne me broie, et je me suis expatriée.
Prépa, deux masters dont un dans une grande école censée « garantir un emploi et un salaire décents », un doctorat en cotutelle à l'étranger. Avant ma thèse, j'ai réussi un concours de l'enseignement secondaire : je suis donc ce qu'on appelle « chanceuse ». Chanceuse d'avoir le droit de retourner enseigner devant des classes de 35 élèves, à deux heures de chez moi, pour 2 200 euros après dix ans d'études.
Cette chance est à double tranchant. Chaque année, ma mise en disponibilité est remise en question. Je suis en post-doc pour dix-huit mois, mais mon académie m'a prévenue : il faudra revenir enseigner en 2027. Je ne pourrai pas finir mon post-doc, et je laisserai en plan mes collègues et la recherche menée pendant un an. Et je n'ai droit au chômage que jusqu'à ma prochaine demande de disponibilité : six mois au plus, après huit ans de cotisations.
Les mois de chômage passés à me « vendre » partout en Europe, à m'entendre dire que mon parcours est excellent mais qu'il manque toujours quelque chose, m'ont fait perdre l'espoir. J'ai fini par me convaincre que mes travaux étaient nuls, que j'étais nulle.
J'ai 34 ans, pas d'emploi fixe, pas de lieu de vie fixe. Comment s'installer, s'engager dans une relation, fonder un foyer, quand on doit tout donner à un monde professionnel pour lequel on n'en fera jamais assez ? C'est un sacerdoce qui abîme sans fin.
Major de promo en licence et en master en sciences humaines, un premier article publié dans la meilleure revue de mon domaine, récompensé par un prix. Mon directeur m'a encouragée à faire une thèse.
Issue d'une famille précaire, je refuse de m'y engager sans être payée. J'ai passé six mois à monter mon projet, sur mes économies et le RSA. Ma conseillère France Travail m'encourageait à devenir gardienne de salle de musée : postuler à des contrats doctoraux, ce n'était pas « chercher du vrai travail ».
Cinq candidatures, aucun financement. Ailleurs, un professeur ne m'a jamais dit qu'il avait déjà une autre candidate ; ailleurs encore, deux étudiants encadrés par un membre du jury sont passés devant moi.
J'adore la recherche. Mais j'ai l'impression d'avoir perdu mon âme d'enfant, celle qui me faisait me réveiller avec des papillons dans le ventre. Bientôt 29 ans, je n'ai jamais connu le confort d'un SMIC plus de trois mois.
Docteure en anthropologie depuis 2022. Pendant mon doctorat à l'étranger, j'ai payé tous mes frais de recherche sur mon salaire de doctorante, environ 1 400 euros nets, dans l'une des villes les plus chères du monde. Puis j'ai fini ma thèse grâce au chômage et à un emploi de vendeuse à 25 heures par semaine.
Qualifiée, jamais recrutée : « difficile de choisir quand tous les dossiers sont excellents ». J'ai continué à enseigner en vacations, payées entre six mois et un an et demi plus tard, ce qui m'a fait perdre des allocations, faute de fiches de paie à fournir.
Après une séparation, sans emploi stable, j'ai perdu mon logement. Retour chez mes parents, à 37 ans. Aujourd'hui, j'ai un CDD à mi-temps qui ne demande pas le bac ; partout ailleurs, je suis « trop diplômée ».
Aux titulaires qui me disent de m'accrocher, je réponds qu'à leur époque j'aurais été recrutée cinq fois. Je jette l'éponge de l'ESR, mais je ne me tairai pas.
J'ai soutenu en 2019, en quatre ans, la dernière année au chômage, comme tant de doctorant·es en sciences humaines. Ensuite, deux déménagements pour des CDD d'enseignement et de recherche.
Chaque fin d'année : « excellent travail », un sourire gêné, un carton avec mes affaires. Chaque rentrée : repostuler sur le poste que j'occupais déjà, publié dix jours avant les cours ; redemander un ordinateur et un bureau ; découvrir huit jours avant les intitulés de cours d'amphi à préparer. 40 à 50 heures de travail pour 1 700 euros. La troisième année, sur sept cours, trois nouveaux et cinq dans une autre ville, parce que les titulaires n'en voulaient pas. Dépression, séparation.
J'ai compris après huit ans que la solitude des précaires est systémique, produite par les appels à projets et la course aux financements. Je suis partie. Je suis vendeuse en boulangerie, avec mon bac+8, dans une équipe sympa. Je m'en porte mieux.
J'ai eu la chance d'avoir un contrat doctoral en sciences sociales. Mais la fin du contrat n'est jamais la fin de la thèse : j'ai continué au chômage, puis, presque au bout, j'ai demandé le RSA. Des mois à savoir si je devais cocher « étudiante » ou « ancienne salariée » ; personne n'a su me répondre. Refusé. J'ai tenu sur mes économies et grâce à ma famille.
Chaque année, j'ai payé mes frais d'inscription, probablement les seuls employés à payer pour travailler, tout en donnant gratuitement des cours et des conférences. Sur une année, mes déplacements de recherche m'ont coûté 2 500 euros, pris sur mon chômage.
Après la soutenance, un post-doc tombé à l'eau, des charges de cours qui exigeaient un emploi principal. J'ai enseigné au collège, jusqu'à l'épuisement professionnel. Aujourd'hui, je suis en arrêt maladie, au RSA, sans droits ni accompagnement. Sur le papier, mon parcours est exemplaire. Derrière les portes closes, je suis épuisée, en colère, et j'ai honte.
J'aurais aimé qu'on me parle de la précarité plutôt que d'excellence. Aujourd'hui, je dis aux étudiant·es de master : n'y allez pas, les conditions de travail sont indécentes.
Doctorante contractuelle avec mission d'enseignement, j'ai été co-responsable d'un cours magistral dès ma première année de thèse, avec une autre doctorante.
Un titulaire nous ayant lâchées, une collègue doctorante a assuré un TD au pied levé. Nous avons dû la payer de notre poche, sinon son cours ne comptait pas dans son service.
Après ma thèse, j'ai touché le chômage. Pendant ces trois mois, j'ai accepté de donner 15 heures de cours, payées 750 euros bruts. Huit mois plus tard, on me réclame plus de 4 000 euros « indûment perçus » :
pour l'administration, 15 heures de cours, soit cinq par mois, constituaient un temps partiel incompatible avec le chômage complet. Traitée à demi-mot de fraudeuse.
Personne, ni l'université, ni les syndicats, n'a pu m'aider sur cette « situation particulière » que nous sommes des milliers à vivre. Je vais au tribunal : je veux mettre en lumière la violence d'un système qui nous demande de tout donner pour un métier que nous aimons.
Docteure en sciences, j'enchaîne les déménagements en Europe : doctorat, post-doc, nouveau post-doc. À chaque fois, tout est à reconstruire : réseau, amis, logement, langue, démarches. Ma vie personnelle et ma stabilité en sont profondément affectées.
À la fin de mon doctorat à l'étranger, rentrée en France, j'ai découvert que je n'avais aucun droit au chômage : le système du pays où j'avais travaillé ne cotisait pas automatiquement. Trois ans de doctorat, zéro allocation. La conseillère France Travail confondait post-doc et doctorat.
Et pour candidater en France, il faut connaître toutes les règles implicites : faire le tour des laboratoires, viser les « bonnes » années après la thèse, obtenir les bonnes lettres. Nous avons besoin d'une reconnaissance du doctorat, d'une harmonisation européenne des droits, et de salaires qui permettent de vivre, pas de survivre.
J'ai dû me battre pour être acceptée en réunion d'équipe, et je dois chercher chaque jour un nouvel argument pour avoir une voix dans les décisions qui me concernent.
On me doit 3 000 euros de cours non payés. Comme pour beaucoup de doctorant·es, on ignore mes relances : en attendant, on économise sur le budget.
Si on m'avait dit que huit ans de nuits blanches me feraient devenir Léa, je ne l'aurais pas fait.
Doctorant parmi tant d'autres, dont les financements ont été redistribués ailleurs. Je finance ma thèse comme je peux, sous le statut d'« assopreneur ».
J'ai été ATER deux ans. Voyant les besoins des étudiant·es, avec la direction pédagogique de la formation, j'ai assuré plus de cours que prévu dans mon service.
Aujourd'hui, l'université refuse de me payer ce travail, pourtant attesté par ma hiérarchie. Elle me doit plusieurs milliers d'euros. Elle me contraint à engager des procédures juridiques. Ce n'est pas une anomalie, c'est un problème structurel.
Mon travail était une vocation. Je ne suis pas sûre qu'il le soit encore.
J'ai soutenu il y a cinq ans, avec un CV jugé « plus garni que celui de mes rapporteurs ». Depuis, j'enchaîne les post-docs à l'étranger, en changeant régulièrement de pays. J'ai obtenu mes propres financements, publié dans des revues prestigieuses, et repoussé la vie de couple et la maternité. J'approche des 33 ans.
Trois campagnes de maître de conférences, deux de chargée de recherche : tantôt classée deuxième, tantôt un concours fermé pour une mutation. « La prochaine fois sera la bonne. » Je fatigue de vivre au rythme du prochain concours.
Être chercheuse m'anime toujours. Mais le système dans lequel je pourrais l'être m'y fera sans doute renoncer.
Diplômé d'un master 2 en 2025, j'ai trouvé un emploi principal et je suis chargé de TD depuis un an. Je suis payé des mois après, sans carte de personnel : je dois prouver mon identité à chaque entrée sur le campus, je n'ai pas accès au restaurant du personnel ni à la plateforme pédagogique pour échanger avec mes étudiant·es.
Et si mon emploi principal, un CDD, n'est pas renouvelé, je perds le droit d'enseigner.
Si l'État compte tant sur ses vacataires, pourquoi ne pas leur faciliter ces postes, plus valorisants que bien des emplois choisis par défaut ? Il est temps de repenser ce système.
Une thèse en sciences de la vie en trois ans, avec l'article exigé par l'école doctorale. On me conseille de partir à l'étranger pour montrer ma mobilité. Je pars quatre ans en post-doc dans le nord de l'Europe, dans une équipe naissante où tout est à construire. J'apprendrai à mes dépens que monter un laboratoire ne compte pas.
De retour en France : recalée aux concours, « trop peu de publications au regard des années d'expérience ». Après un CDD de recherche, je deviens ATER en attendant l'ouverture du poste de maître de conférences promis. À la rentrée 2026, la sentence tombe : il n'ouvrira pas, faute de budget.
Après des années à mettre ma vie personnelle de côté, on me ferme la porte d'un métier qui me passionne.
Ingénieure et docteure, j'enchaîne les post-docs loin de ma famille. Des week-ends et des soirées au labo, non payés. Plusieurs campagnes de candidatures, sans succès. On me dit que je suis trop « vieille » pour l'industrie.
Chaque année, moins de postes, pas assez de moyens pour acheter le matériel. Des mois de chômage, puis encore un CDD d'un an. Je ne prends pas mes congés, pour avoir assez de résultats publiables avant la fin du contrat.
L'État abandonne celles et ceux qu'il a formé·es pendant des années. Si on ne croit plus en la recherche et l'éducation, où allons-nous ?
Je ne travaille pas à l'université. Mais je suis docteure, et j'ai vécu un sexisme crasse pendant mon doctorat : mes directeurs cherchaient une secrétaire, pas une chercheuse en devenir. Aucun post-doc ne m'a été proposé, et on nous a annoncé qu'une fois diplômé·es, l'université ne nous embaucherait plus.
J'ai créé une entreprise, enseigné en CDD, puis je suis entrée dans l'Éducation nationale. Mon doctorat n'y est pas reconnu dans la grille de salaire, et les années d'enseignement et de recherche pendant la thèse ne comptent pas. Sans parler des remarques sur ce diplôme, même quand on n'en parle pas.
Aujourd'hui, sans ressources, je me bats pour construire mon emploi, face à des employeurs qui ne comprennent pas mes compétences.
Pendant plusieurs années, j'ai donné des cours de philosophie à l'université en vacation, en plus de mon poste de professeure agrégée en lycée de banlieue. Des semaines épuisantes, mais mes cours étaient appréciés, au point d'avoir trop d'inscrit·es pour des salles trop petites.
J'ai découvert que certains titulaires limitaient leurs effectifs, quitte à surcharger les vacataires. Un maître de conférences m'a conseillé de choisir des intitulés moins attractifs. Quand mon service au lycée m'empêchait de surveiller un partiel, je recevais des mails culpabilisants.
Payée en fin de semestre, et non chaque mois comme la loi l'exige, je me suis sentie exploitée. J'ai renoncé à toute charge de cours. J'étais pourtant jeune docteure, à la recherche d'un poste.
Je suis devenu maître de conférences après des années de vacations. Mon témoignage s'intitulerait plutôt : ce que j'ai vu, entendu et vécu.
Des titulaires qui demandaient qu'on leur apporte un café. Des chantages au poste. Des postes taillés d'avance pour un candidat, au grand jour. Des contractuel·les en burn-out, puis jeté·es au bout de six ans. Des titulaires qui disaient : « Vous pouvez bien souffrir, on a tous souffert. » Un précaire qui avait donné des cours ailleurs pour compléter son revenu s'est entendu dire en pleine réunion : « Vous trahissez l'université. »
Heureusement, il reste aussi beaucoup de collègues humains. Sans eux, on passerait de la précarité à l'enfer.
J'ai 34 ans, je suis docteure en sciences biologiques, et je suis sans emploi. J'ai travaillé si dur pour obtenir mon doctorat, avec l'espoir d'une carrière scientifique stable.
Je dois sans cesse justifier mes compétences, et voir mes années d'études ne pas suffire à ouvrir des portes. Je ne demande pas un privilège : simplement une chance de mettre mes compétences au service de la recherche, de l'enseignement ou de la science.
Une thèse en trois ans. Puis chômage, un semestre d'enseignement, encore du chômage, un post-doc à l'autre bout de la France, prolongé, puis un autre, puis un an de chômage passé à publier et à candidater. Classé deuxième, troisième, quatrième aux concours, sur des postes taillés pour des candidat·es internes.
Avec deux autres personnes dans la même situation, nous avons formé un recours gracieux. Déboutés : l'université savait que nous n'irions pas jusqu'au tribunal, par peur de nous griller.
Aujourd'hui, j'ai enfin un post-doc de 18 mois, le premier contrat de plus d'un an en dix ans. Mais je n'en peux plus d'être trimballé de ville en ville, d'entendre qu'il faut toujours plus d'articles, d'expérience à l'étranger, de financements, tout en étant déjà « trop vieux ». Pour la première fois en onze ans, j'envisage de tout arrêter.
Huit ans de doctorat, une qualification, une thèse primée par un prix reconnu dans mon champ. Impossible de trouver un poste, pas même un contrat.
Pour écrire une bonne thèse, j'avais assuré les mêmes enseignements chaque année, afin de garder du temps pour la recherche. Mon profil ne colle donc pas aux fiches de poste « longues comme le bras ». Si j'avais diversifié mes cours, on m'aurait reproché une thèse moins remarquée.
Après chaque audition, la même rengaine : « Excellente prestation, profil impressionnant, mais il n'y a pas assez de postes pour tous les bons profils. » Ce n'est pas la faute des jurys si les budgets baissent chaque année.
Docteure en sciences de la vie depuis dix ans, avec une vie de famille, je ne pouvais pas vivre correctement du métier de chercheuse. Je me suis réorientée vers les fonctions d'appui à la recherche à l'université.
J'ai dû me battre pour passer d'ingénieure d'études à ingénieure de recherche. Mon salaire ne reflète toujours pas huit ans d'études et plus de dix ans d'ancienneté.
Mon parcours de thèse ressemble à tous les autres : précarisée, sous pression, perdue. Mais c'est la qualification qui a enfoncé le clou. La première année, deux rapports réservés, avec des remarques constructives. J'ai retravaillé. La seconde, deux rapports favorables. Et pourtant : non qualifiée, au motif que je n'avais « pas suffisamment amélioré » mon dossier.
J'ai fait appel. Une rapporteure avait mal compris mon sujet. Un autre m'a demandé si je n'aurais pas dû aborder un point auquel je consacre vingt pages. Nouveau refus, sur une phrase vague, contraire à ce que m'avaient dit mon jury de soutenance et mes précédents rapporteurs.
Cinq ans de précarité, onze articles, vingt-deux colloques, des TD et des CM, pour une procédure coûteuse et sans réelle explication.
Docteur en psychologie, j'ai fait ma thèse sans financement, en enseignant à l'université, en faisant des suppléances au collège et au lycée, et bien des petits métiers : tuteur, documentaliste, chargé d'études. Je partais à mes frais présenter mes travaux dans des colloques en Europe.
Après ma soutenance, je n'ai pas été qualifié. J'ai continué à enseigner comme auto-entrepreneur. À 37 ans, j'avais cotisé deux trimestres pour ma retraite.
Thèse primée, beaucoup de publications : un travail d'expertise de haut niveau, entièrement gratuit. Je viens d'une famille pauvre ; personne n'a payé mes études, seulement mes jobs alimentaires et ma volonté.
J'ai été vacataire un an, payée au SMIC, plusieurs mois après la fin de mon contrat. Puis on m'a dit qu'on ne pouvait plus m'embaucher, faute d'emploi principal à côté. Des personnes qui n'étaient pas du métier ont enseigné ma discipline à ma place.
Les concours ? Sans réseau, rien. Je suis retournée aux emplois pénibles que je faisais avant mes études : assez pour manger deux fois par jour et payer mes factures. On me demande de prouver indéfiniment, en écrivant gratuitement, ce que mon diplôme atteste déjà. Nous condamner à l'expatriation, c'est condamner la France à terme.
Après des CDD de quelques mois, j'ai été recruté sur un poste d'ingénieur dans un organisme public de recherche : audition réussie, dossier complet, mon nom inscrit dans les logiciels du laboratoire. J'ai pris mes dispositions.
Mais le contrat n'est jamais arrivé. Lettres recommandées, relances : aucune réponse. Seule une note, passée presque inaperçue pendant l'été, annonçait un gel des recrutements. Sur le site de candidature, j'apparais toujours comme recruté. Dans les faits, je fais partie des « gelés ».
Je suis inscrit à France Travail. En attendant, je continue bénévolement, parce que si je lâche, les dossiers que je suis et les personnes que j'encadre tomberaient en cascade. Je tiens encore. Mais jusqu'à quand ?
Docteure depuis 2021, j'ai toujours rêvé d'être directrice de recherche. Depuis ma soutenance, j'enchaîne post-docs et CDD, parfois à un niveau ingénieur, en dessous de mon diplôme, faute de postes. Je fais de la recherche à plein temps, mais jamais durablement.
Chaque contrat se termine avant que le projet soit fini. Chaque fin de contrat, c'est une recherche d'emploi, un déménagement possible, un dossier à reconstruire. Je ne suis pas « en transition ». Cinq ans après ma thèse, je suis toujours en attente.
Je ne suis pas une variable d'ajustement. Je suis Léa. Et vous ?
Pendant ma thèse et après, j'ai été harcelée moralement par un chercheur, protégé par mes directeurs de laboratoire. Je n'étais pas la seule à en souffrir.
Il est pourtant devenu professeur, parce qu'« il publie bien ». Devenu intouchable, il a réussi à me faire écarter parce que j'avais osé parler à l'école doctorale. Il est toujours en poste, toujours au contact de doctorantes.
Six ans de thèse : un contrat doctoral, puis ATER depuis trois ans. Pour un temps plein d'enseignement, je touche à peine 1 700 euros nets par mois. Des contrats d'un an, aucun projet possible, même changer de logement est difficile.
Il y a trois ans, un jeune collègue précaire et moi avons dû monter de zéro un cours de master de 30 heures, pour 60 étudiant·es. L'année suivante, il n'était plus là ; j'ai repris le cours, et le ou la professeur·e qui l'avait commandé est venu·e assister à toutes mes séances. L'année d'après, pour « cohérence pédagogique », il ou elle a repris le cours, et on m'a demandé d'en monter un autre : 25 heures de cours magistral, pendant ma dernière année de thèse.
C'est de l'exploitation, en toute connaissance de cause. Je suis écœurée, et j'envisage de m'expatrier. Honnêtement, qu'est-ce qui nous retiendrait ?
Ingénieur de recherche, j'ai de la chance. Peut-être aussi parce que la vie d'un homme blanc est plus facile que celle des autres. Mais je vois bien qu'autour de moi, il y a énormément de problèmes. Je suis passé entre les gouttes, pour l'instant, sans rien faire de particulier.
Je voudrais que cette situation soit possible pour les autres aussi.
Ancienne élève d'une grande école, agrégée, doctorante contractuelle : je sais que je fais partie des privilégié·es. Troisième année de thèse, troisième année de mission d'enseignement, dont deux heures « non payables » que je dois donner bénévolement. Surveillances, corrections, oraux et contrôles organisés hors des heures de cours : rien de tout cela n'est payé. Mes groupes de TD montent jusqu'à 40 étudiant·es, parce qu'on a supprimé des heures et donc des groupes.
Les titulaires n'adressent presque pas la parole aux contractuel·les, sauf pour demander plus ou critiquer nos cours. Les attributions de contrats sont des jeux de pouvoir ; chantage et fausses promesses sont monnaie courante. Impossible de se plaindre, sinon on n'est pas renouvelé·e.
Je commence à peine à rédiger ma thèse, et je suis déjà dégoûtée. Je pense retourner dans le secondaire l'an prochain.
Je suis sociologue, précaire de la recherche depuis 25 ans. Je survis dans ce milieu en enchaînant les contrats de recherche, entrecoupés de périodes plus ou moins longues de recherche non rémunérée, et grâce à ma situation conjugale : ma conjointe a un poste statutaire.
Les programmes qui me financent, le plus souvent de l'ANR, durent plus longtemps que mon contrat. Être précaire, c'est donc d'abord continuer à m'investir bénévolement, notamment pour publier les articles et les actes de colloque qui clôturent le programme. C'est ne pas avoir de bureau à soi, pas de financement pour les missions, pas d'adresse professionnelle permanente.
Et pourtant, je continue à publier dans des revues scientifiques. On me sollicite très régulièrement pour évaluer des articles, parfois des livres, plus rarement des projets ANR. Mes compétences scientifiques sont reconnues, à condition de travailler bénévolement.
Être précaire, c'est aussi ce sentiment étrange de devenir invisible aux yeux de nombreux collègues, qui aiment dénoncer la précarisation de la recherche dans les tribunes et les motions de laboratoire, mais ne se posent pas toujours la question de la place des précaires dans leur propre laboratoire.
La précarité ne date pas d'aujourd'hui : Léa pourrait s'appeler Nathalie ou Isabelle. Avec l'âge et l'ancienneté, il devient de plus en plus difficile de trouver des contrats, parce que celles qui ont de nombreuses années d'expérience « coûtent trop cher ».
J'ai soutenu ma thèse en 2018. Après huit ans de post-doctorat, je suis contrainte de quitter la recherche. Trop « senior » selon les uns — un critère écrit nulle part ; pas assez de responsabilités dans la communauté française selon les autres. Sur le papier, je coche pourtant toutes les cases : publications, enseignement, encadrement, organisation de conférences, médiation scientifique, et cinq ans de post-doctorat à l'étranger.
Dans l'un de ces postes, j'ai subi un régime de peur et d'omerta : harcèlement, y compris sexuel, appropriation de mes résultats, humiliations publiques, refus de me laisser préparer mes candidatures.
Aujourd'hui, ma santé et le besoin d'une situation stable m'obligent à me reconvertir, sans l'avoir choisi. Je pars amère, avec le sentiment que les dés sont pipés — surtout pour les femmes, dans une discipline où elles restent très minoritaires parmi les titulaires, et qui le déplore.
Doctorat avec les félicitations du jury dans une grande université parisienne, thèse publiée chez un grand éditeur. Puis un post-doctorat, trois années d'ATER et de CDD, et douze ans de contrats dans des institutions de recherche à l'étranger, de projet en projet.
Depuis quatre ans, je suis presque au chômage : des vacations payées sans la préparation ni les corrections, dont la moitié part en frais de déplacement. Près de vingt ans d'enseignement universitaire, des dizaines d'articles, des projets dirigés, une thèse encadrée, deux qualifications. Toujours sans succès.
Aujourd'hui, mon profil est « trop avancé ». On m'a fait croire que mon parcours avait de la valeur, pour me jeter ensuite comme un citron pressé.
Docteure depuis trois ans, et en colère. J'ai « joué le jeu » à la perfection : les marques d'excellence, les « bons » réseaux, les « bonnes » revues, des publications citées, toujours enseigné. À chaque campagne, des auditions, classée deuxième ou troisième.
Le prix : sept déménagements. Les hôtels, les trains, les cautions, payés de ma poche, en attendant le prochain virement en retard de l'université. Je ne vis pas toute l'année avec la personne que j'aime, à cause de nos emplois. J'ai renoncé à avoir un enfant tant que je n'aurai pas de poste, et le temps m'est compté.
Chaque candidature me donne l'impression d'être un chien savant qui saute dans des cerceaux. Et pourtant, je m'estime chanceuse : je n'ai pas été harcelée, on ne s'est pas approprié mon travail, j'ai toujours payé mon loyer. Écrire cette liste de « chances » montre à quel point la barre est au sol. J'ai joué le jeu, et pour l'instant, je perds.
J'ai la chance de ne pas être Léa : j'ai été titularisé comme ingénieur d'études dans une faculté. Mais chaque jour, je participe malgré moi à un système à bout. On ferme les yeux sur tout : les heures gratuites, les contrats non signés, les paiements très en retard, l'épuisement des précaires.
On peut passer dix heures en réunion à discuter de détails, jamais du vrai sujet : nos universités tiennent sur des personnels qu'on maintient volontairement à l'écart de toute carrière stable.
Je ne suis pas Léa, mais je travaille avec elle tous les jours. Et sans Léa, nous fermons demain.
Thèse sans financement pendant quatre ans, mention très honorable avec les félicitations du jury à l'unanimité. Puis deux années de post-doctorat dans deux universités différentes.
J'y ai caché ma grossesse, puis j'ai dû rendre des comptes, et venir au bureau avec mon bébé de quelques semaines.
J'ai quarante ans, deux masters, un diplôme d'ingénieur, un doctorat depuis plus de dix ans, et je suis chercheur·e contractuel·le dans la recherche publique. Derrière moi : trois post-doctorats, plus de dix ans de contrats précaires, des publications, des brevets, des étudiant·es de master et des doctorant·es encadré·es, des centaines d'heures d'enseignement.
En six ans, j'ai présenté dix-huit concours de maître de conférences ou de chargé·e de recherche. Autant de mois de préparation et de désillusions. Les critères changent d'un jury à l'autre ; à chaque échec, une nouvelle case à cocher. Dernière en date : l'habilitation à diriger des recherches. Me voilà donc, à quarante ans, à préparer en urgence un diplôme de plus, à mes frais, sans aucune garantie.
Car mon contrat s'arrête fin 2026 : six ans chez le même employeur ; au-delà, la loi imposerait un CDI. Alors on ne renouvelle pas. J'encadre en ce moment un·e doctorant·e qui soutiendra en 2027 — et je serai sans doute au chômage le jour de sa soutenance. Assez compétent·e pour former un·e futur·e docteur·e, pas assez légitime pour un emploi stable.
Cette précarité n'est pas seulement professionnelle. Elle est financière, psychologique, intime. Elle use, elle isole, elle abîme. Je ne réclame ni faveur ni passe-droit. Mais je refuse qu'on présente comme une compétition saine un système qui repose sur des précaires tout en leur imposant des exigences sans fin. Combien de scientifiques faudra-t-il encore épuiser avant que cette violence institutionnelle cesse d'être considérée comme normale ?
Docteure, deux ans de post-doctorat, et je ne trouve plus de poste en France. Trop chère pour le public, pas assez d'expérience internationale pour un poste universitaire. Trop qualifiée pour les postes techniques, pas les bonnes qualifications pour l'université, trop académique pour le privé.
J'ai pourtant tout fait « comme il fallait », mené tous mes projets à terme. Un an de recherche d'emploi, le plus haut diplôme possible, et l'impression que ces dix années ne valent rien.
Docteur et professeur agrégé dans le secondaire. Un livre, plus de trente articles, plus de trente conférences en France et à l'étranger, sans financement. Les cours et les copies du lycée ; les cours et les copies de l'université ; et la veille scientifique pour rester dans la course.
Souvent deuxième, parfois troisième ou quatrième en audition, jamais d'explication — ou des explications qui n'en sont pas. Un jour trop spécialiste de ceci, le lendemain trop spécialiste de cela. Avec mon dossier, « je mérite », me dit-on ; mais je ne suis jamais assez quelque chose en audition.
Je sacrifie le temps que je pourrais passer avec mes enfants, ma famille, mes ami·es. Parfois, je banalise mon propre parcours, parce qu'on nous méprise et qu'on nous broie. Mais je ne céderai pas. Je ne casserai pas.
Le jour de mon entretien pour un contrat doctoral, dans l'université parisienne où j'avais fait toute ma licence et mon master, on m'a fait comprendre qu'il n'y avait que deux contrats, et que deux élèves d'une grande école allaient sûrement les obtenir. Classée troisième. Une semaine plus tard, on m'annonce un contrat supplémentaire ; la semaine suivante, qu'il n'y en aura finalement pas. Première prise de conscience : la méritocratie a des limites. J'ai fait ma thèse aux États-Unis.
Après la soutenance, deux ans de recherche avec des bourses sans salaire ; pour survivre, des cours en ligne. Pendant cette période, j'ai eu un enfant, obtenu la qualification, puis deux ans d'ATER, qui viennent de se terminer. Une vingtaine de candidatures en France et à l'étranger, aucun poste.
Je suis au chômage depuis septembre, pour la première fois de ma vie, avec quelques heures de chargée de cours — et je découvre avec stupéfaction la réalité des conditions de travail et de salaire. J'espère encore le CNRS, même si l'an dernier, moins de 1 % des candidat·es ont été reçu·es dans mon domaine.
Après ma thèse, j'ai obtenu un contrat de vacataire, puis deux ans d'ATER dans une université française.
Chaque année, c'est moi qui fais passer le plus de soutenances de mémoires — plus d'une quinzaine —, loin devant les professeur·es habilité·es.
Je viens d'un petit village, d'une famille ouvrière ; j'ai grandi en HLM. Au lycée, personne ne m'a parlé d'orientation : je ne savais pas ce qu'était un ingénieur ou un chercheur, et je n'avais jamais entendu parler des classes préparatoires. Je me suis inscrit à la fac, sans plan.
Boursier, une chambre chez l'habitant, le restaurant universitaire midi et soir, le compte vide dès le 15 du mois. Un stage de fin d'études non rémunéré ; je n'avais même pas 80 euros pour m'inscrire aux concours d'écoles d'ingénieurs. Une bourse d'excellence m'a permis de continuer ; sorti major de promo, on m'a proposé une thèse. J'avais 15 euros sur mon compte : j'ai accepté, parce qu'elle était payée 1 000 euros par mois.
Après un post-doc à l'étranger, je suis classé deuxième au concours du CNRS, pour un seul poste. Rentré en France avec un projet neuf, je ne trouve aucun laboratoire pour m'accueillir. Seize heures de travail par jour, aucun soutien, un contrat qui s'arrête : burn-out. Je n'ai jamais pu présenter mon projet.
Mon premier CDI dans le privé n'a existé que grâce au crédit d'impôt recherche : l'État remboursait à mon employeur plus que mon salaire. Un soulagement, et une humiliation. Plus tard, j'ai été vacataire en master tout en étant cadre dans une entreprise : mon employeur déduisait les heures passées devant les étudiant·es, et la vacation, payée des mois après, rapportait moins que mon salaire. Je perdais de l'argent à enseigner.
Aujourd'hui, à plus de 40 ans, je suis directeur technique d'une entreprise à l'étranger qui développe, à 90 %, le projet que personne n'a voulu soutenir en France en 2010. Le temps a tellement passé qu'il est trop tard pour avoir des enfants.
Diplômée d'une école d'ingénieurs, docteure en sciences, j'ai fait six années de post-doctorat, dont deux dans une université prestigieuse à l'étranger. À mon retour en France, on m'a proposé environ 1 800 euros nets par mois : à peine une centaine d'euros de plus qu'un·e doctorant·e.
Quand j'ai abordé la précarité des jeunes chercheur·es avec mon responsable de laboratoire, il m'a répondu : « J'en ai marre des gens comme toi qui se plaignent de ne pas avoir assez d'argent. Moi je te donne du travail et tu devrais être contente. »
J'ai présenté deux fois le concours de chargée de recherche du CNRS, après près d'un an de travail sur mon dossier. Jamais auditionnée, et aucun motif rendu public. Officieusement : la première année, j'étais « trop jeune », à 32 ans ; la seconde, mon diplôme d'ingénieure pouvait être un handicap, puisque je « trouverais du travail ailleurs ».
Doctorante, puis docteure et ATER. J'encadre des étudiant·es qui ne comptent que pour une heure, « parce que c'est un groupe », mais je note les quatre mémoires. Je ne suis rémunérée pour aucune action de médiation, aucune surveillance, aucune correction de copie, aucune création de sujet d'examen.
Je reprends le service d'un·e maître·sse de conférences, mais je dois me battre pour avoir le droit d'encadrer des étudiant·es sur leur terrain de stage. On m'oublie, ou l'on me prévient la veille pour le lendemain. Je ne peux pas poser de congés, ni accéder à un compte épargne-temps ou à la participation aux frais de mobilité douce.
Vacataire pendant deux ans : payée en avril pour des cours assurés depuis septembre. Puis un contrat de recherche et développement : 723 euros par mois pour 64 heures de TD, insuffisant pour vivre et mener mes recherches de thèse. J'ai dû travailler à côté, systématiquement, et l'on attend de moi que ma thèse soit faite en trois ans.
Normalienne, agrégée, docteure : j'ai suivi la voie royale pour entrer dans l'enseignement supérieur, surtout dans les filières littéraires. Mais aux rares postes de maître·sse de conférences publiés chaque année, des dizaines de normaliennes, agrégées, docteures attendent déjà leur tour. Il faut faire la queue, sans savoir où ni quand elle se terminera.
Faire la queue, c'est continuer de remplir son CV académique tout en étant ballottée par l'Éducation nationale, sans aucune considération pour la recherche. C'est justifier chaque jour auprès des chefs d'établissement le besoin de participer à un colloque. C'est démissionner, revenir parce que c'est la crise partout, tenter une autre section. C'est se retrouver, des années plus tard, avec un CV de vingt pages et l'impression de n'avoir rien fait de valable.
Comme beaucoup d'autres, je suis Léa, et je vois venir le moment où l'université française mourra de sa propre brutalité.
Pas très original : une thèse sur le tard, à 52 ans, et des contrats à renouveler chaque année ou chaque semestre dans des écoles de commerce. Aucun espoir de situation pérenne, et la perspective de continuer jusqu'à 67 ans en faisant 600 heures d'enseignement par an. J'espère que nous arriverons à faire entendre notre voix.
J'ai soutenu ma thèse en juillet, épuisé·e, en épuisant mes droits au chômage : France Travail, premier financeur des thèses en France avec l'héritage familial. Le jury m'a conseillé de poursuivre dans la recherche. Retour à la réalité : un contrat d'un an à mi-temps, 192 heures d'enseignement. Pour la recherche, je me débrouille.
On me propose 48 heures de TD en vacation en plus, dans une autre université. J'ai déjà assuré deux séances quand les ressources humaines refusent de signer : je n'ai pas de contrat à temps plein à côté. Ce sera 12 heures, sinon rien.
32 ans dans deux jours, à découvert de 1,69 €. J'ai fouillé dans mes affaires pour offrir des cadeaux d'anniversaire à ma famille, et je compte sur l'argent du mien pour manger jusqu'à ma première paie de 1 000 €, en espérant qu'elle arrive avant le prélèvement de mon loyer.
Des mentions très bien partout, puis une thèse en sciences humaines et sociales soutenue avec les félicitations du jury, menée sans financement. J'ai tenu avec presque 300 heures de vacations payées sous le SMIC, et du salariat déguisé sous statut d'auto-entrepreneur. Récemment arrivé en France, on m'a fait comprendre qu'être payé 1,2 SMIC à temps plein, à bac+5, était déjà « un miracle » pour un étranger en SHS.
Aujourd'hui, je suis ATER pour un an, payé moins qu'un·e doctorant·e contractuel·le. J'attends un enfant. Quand j'ai demandé mon congé de paternité, mon université a d'abord voulu me le refuser : vingt-cinq jours sans cours, sur un contrat d'un an, ce serait trop.
Aujourd'hui, je craque. J'ai soutenu ma thèse il y a cinq ans, en trois ans, avec des prix et des bourses prestigieuses. Depuis : un an de chômage, trois post-docs dans trois pays, des déménagements à répétition, plusieurs candidatures au CNRS. Un premier burn-out, puis une année heureuse dans un labo bienveillant, puis un laboratoire où mes collègues subissaient dénigrement et menaces, et un drame dans l'équipe.
Dans mon dernier post-doc, j'ai travaillé six mois presque tous les jours, le soir, le week-end. Quand j'ai demandé à mon supérieur de réduire la pression, en proposant des solutions, il m'a répondu que je n'étais pas assez impliquée, pas assez organisée, pas assez productive. Je publie une à deux fois par an en première autrice, je dirige des projets. Et ce n'est pas assez, ce n'est jamais assez.
Je suis aujourd'hui en arrêt maladie, et j'ai peur de ne plus pouvoir retravailler dans la recherche. Qui peut sérieusement défendre un système qui pousse les gens au bout de leurs limites ? Nous ne sommes pas des « ressources ». Briser des chercheuses et des chercheurs, c'est jeter à la poubelle des façons de penser dont nous avons tous besoin.
Contrairement à beaucoup d'ami·es doctorant·es, j'ai un contrat doctoral, donc un salaire. Mais mes terrains de recherche sont loin : j'ai déjà avancé plus de 3 000 euros de déplacements professionnels. Ma direction de laboratoire estime que j'ai déjà « beaucoup de chance » d'être salariée. Quand un financement est accordé, l'université met des mois à me rembourser : trois, six, parfois plus.
En cotutelle, je paie mes frais d'inscription dans deux universités, qui n'ont pas réussi à s'entendre. Résultat : à la rentrée, malgré mon salaire, je ne peux pas payer mon loyer. Et tout le monde trouve cela normal, puisque j'ai « la chance » d'avoir un contrat doctoral. J'aime la recherche, j'aime l'enseignement, j'aime mon métier. Mais pour la première fois, je suis découragée.
Chargé·e de cours pendant des années dans plusieurs universités, j'ai fini par obtenir une chaire en attente de titularisation. J'ai refondu la maquette, de la première année de licence au master, et j'ai encadré des étudiant·es. Puis j'ai eu des problèmes avec l'ultra-droite dans un amphi. J'ai demandé du soutien ; la présidence m'a conseillé de « rétablir mon autorité ». L'homophobie ordinaire, le racisme devaient s'accepter. J'ai refusé. La chaire a été supprimée.
Je change encore d'université. On me demande de porter un projet de recherche, mais cette fois je refuse : trop de bénévolat empêche de nourrir sa famille. J'ai soutenu ma thèse il y a dix ans, j'enseigne parce que j'aime cela autant que respirer, je publie, je cherche encore. Mais on me dit trop qualifié·e pour les postes que je vise, et je n'en vois aucun qui corresponde à mon profil. Que faire quand la reconversion n'est pas une option ?
Obligée de reprendre des études après un bac+8, pour trouver du travail.
Docteur en études littéraires, j'ai fait toute ma formation universitaire en France, avec de très bons résultats à chaque étape et une thèse saluée par les félicitations du jury. Mais ici, je reste un « étranger » : certaines voies des concours de la fonction publique me sont fermées. Et les postes de maître·sse de conférences semblent souvent dessinés à l'avance, pour des profils agrégés ou passés par les grandes écoles.
J'en ai marre du discours sur la méritocratie. Publier à la chaîne ? Ne plus dormir pour préparer les cours et faire de la recherche, sans être correctement payé ? Que faire pour « mériter » un poste ? Pour les personnes étrangères, l'incertitude est permanente : la peur de perdre son contrat, puis son titre de séjour, et avec lui la vie que l'on a construite ici.
Doctorat en cotutelle, avec les félicitations du jury. J'ai participé au montage d'un projet ANR, qui a été financé. J'ai été ATER. J'ai noué des collaborations innovantes avec des artistes, et déposé un projet ERC. Lors d'une audition, on m'a dit que j'étais « trop originale ». Je suis au chômage.
Deux masters, un doctorat, et pas de poste. On m'a refusé la qualification parce que j'avais financé ma thèse en CIFRE, à mi-temps en entreprise : le principe même du dispositif, qui ne laisse aucune place pour enseigner. Difficile ensuite de rattraper les heures de cours que mes concurrent·es accumulaient depuis trois ou quatre ans.
Depuis, j'alterne post-docs d'un ou deux ans et périodes de chômage. Avec les années d'expérience, je commence à « coûter plus cher que prévu » ; certains contrats sont requalifiés en ingénieure de recherche, et l'expérience ne compte plus comme de la recherche. Je finis chaque projet au chômage ou pendant le contrat suivant. Je publie, je participe à des colloques, je candidate sans fin. J'obtiens plus de refus que de contrats.
Aujourd'hui, avec de moins en moins de postes et des post-docs réservés aux thèses récentes, je n'ai plus aucune possibilité de travailler dans la recherche. Je dois abandonner mon métier de chercheuse. Pour faire quoi ? Et avec la réforme de l'assurance chômage, ce n'est plus la suite de ma carrière qui est en jeu, mais ma survie.
J'ai fait ma thèse dans un laboratoire malsain. Les limites professionnelles entre doctorant·es et titulaires n'étaient pas respectées. On entendait couramment que tel titulaire avait fait des avances, voire commis des attouchements, sur tel doctorant. Les doctorant·es n'ont jamais voulu en parler, au point de menacer celles et ceux qui le souhaitaient de mentir pour ne pas être impliqué·es. Certain·es étaient rejeté·es, insulté·es, moqué·es, harcelé·es à cause de leur direction de thèse. Les réussites devaient être collectives ou discrètes ; les échecs étaient attendus.
J'ai eu la chance d'être dirigé par une personne formidable, et de pouvoir m'appuyer sur elle et ses autres doctorant·es. Mais c'était le laboratoire contre nous. Et c'est toujours le cas pour celles et ceux qui restent.
J'ai accepté un contrat d'ATER, qui réduit considérablement mon salaire. Je sais que ce n'est que le premier d'une longue liste de contrats précaires. En plus des cours, des copies, du suivi des étudiant·es et des réunions, on va me demander de finir vite ma thèse, de publier et de communiquer sur mes recherches.
Il faudra tout faire, et bien, sans jamais avoir l'air débordée. Prouver que je mérite ma place. Candidater chaque année, n'importe où, et me projeter dans un avenir dont je ne sais même pas s'il existe. Tout cela pour un salaire qui ne reflète ni les heures travaillées, ni les responsabilités, ni les années d'études.
Et pourtant, j'adore mon métier. C'est probablement là que se trouve la force de ce chantage.
Un concours de la fonction publique, une thèse, une qualification, dix ans d'enseignement, de nombreuses publications et une reconnaissance nationale et internationale. Une seule audition en trois campagnes de recrutement de maîtres de conférences. Toujours pas de poste, et un travail alimentaire pour pouvoir continuer ma recherche.
Une tentative de plagiat par un collègue titulaire. Un burn-out, des violences institutionnelles, des heures non payées. L'université est un système qui détruit les passionné·es.
Mince, sommes-nous des milliers de Léa ?
Je travaille dans le privé depuis quatre ans, après une thèse soutenue en 2020, une année de galère (à bosser à l'usine) et une année en master en alternance pour me réinsérer dans le monde du travail. J'ai la « chance » de bénéficier d'un dispositif CIR/JEI pour poursuivre mes travaux de recherche. Ce qui signifie que je dois chaque année me battre pour sauver mon poste.
Comme beaucoup, j'ai cumulé un emploi à 35-38 heures avec des charges d'enseignement après le boulot (18 h-20 h) pour garder un pied dans la porte de l'enseignement. C'était du travail à perte : le billet de train aller-retour coûtait autant que le cours donné. La fac n'a jamais voulu rembourser. J'ai dû passer à mi-temps cette année pour tenter le CAPES… Mon Dieu que c'est compliqué de s'y remettre avec un bébé en bas âge.
Plus largement, je m'interroge sur l'incompréhension des employeurs devant des CV aussi tortueux que les nôtres. À table ce midi, une RH chargée des recrutements racontait avoir rejeté un CV après avoir lu la mention « docteur en anthropologie ». À quel point un doctorat est-il rédhibitoire sur un CV ?
À tous les combattant·es et ancien·nes combattant·es : force et courage !
Je suis sur le point de soutenir une thèse en études culturelles, au bout de six ans. En plus des 6 000 euros payés pendant mes trois années de thèse, j'ai dû payer 4 000 euros rien que pour soutenir ma thèse.
J'ai enseigné dans sept universités publiques, trois établissements supérieurs privés dont deux grandes écoles, en classes préparatoires hypokhâgne, khâgne et commerciales, dans le secondaire, auprès d'adultes en formation continue, auprès d'enfants bénévolement. Malgré cela, mes 80 publications, des candidatures envoyées dans toutes les régions et dans plus de dix pays, je ne parviens pas à retrouver de CDD ou de CDI.
Seule une université a pris en compte mon ALD (affection longue durée), aucune ma RQTH (reconnaissance de travailleuse handicapée) : je suis sans aménagement depuis plusieurs années. De fait, à mon premier handicap s'en sont ajoutés deux. Un établissement ne m'a toujours pas rémunérée plus de 18 mois après la fin de ma mission. Dans plusieurs universités, j'ai subi du dénigrement, de la discrimination, en relation avec mon âge, mon genre, mon intonation, mes handicaps, mes initiatives, ma créativité.
Doctorante sans financement, je donne des cours de TD afin de gagner un peu d'argent, mais je suis payée à la fin du semestre… Il m'est impossible de me reposer sur l'argent gagné grâce aux TD. Et je passe des heures et des heures à préparer mes cours, des heures non rémunérées durant lesquelles je ne peux pas prendre un autre emploi rémunéré.
Après ma thèse soutenue en 2014, j'ai obtenu ma qualification quelques mois plus tard. Des postes se sont ouverts à l'université dans laquelle j'avais été allocataire, puis ATER et chargée de cours. Aucune audition deux années de suite, alors que je cumulais dans cet établissement plus de sept ans d'enseignement et diverses autres charges : organisation de journées d'étude, colloques, séminaires, réunions, sans compter les publications.
J'ai poursuivi mes charges de cours dans la même université, et une autre à plus de 100 kilomètres de chez moi, en jonglant avec divers jobs alimentaires. Je travaillais entre autres au vestiaire d'une salle de concert, la soirée de 19 h à minuit payée 50 euros. Le jour de trop : quand mes étudiants venus voir un concert m'ont tendu leurs manteaux et deux euros, et que j'étais censée leur rendre leurs copies le lendemain.
J'ai tenté une troisième campagne MCF, mon dossier a encore été recalé. J'ai appris qu'une des raisons était que j'étais désormais trop insérée professionnellement dans le privé…
Je suis en M2 d'hydrogéologie et je veux faire de la recherche (vraiment). Problème : mon conjoint aussi, dans un domaine très proche. Comment avoir deux thèses dans la même ville dans la situation actuelle ? Comment gérer les années de post-doc qui exigent de bouger partout ? Lequel des deux sacrifiera sa carrière pour permettre à l'autre de continuer ? Probablement moi, étant donné le plafond de verre et les discriminations subtiles qui touchent les femmes.
Ça me donne envie d'abandonner avant même d'avoir commencé. Et on se demande pourquoi les femmes se font rares dans la recherche… La fin de la précarité est un prérequis pour atteindre l'égalité des genres.
Pendant tout le temps de mon doctorat non financé, j'ai été enseignante vacataire à l'université en parallèle d'autres jobs (parfois avec un lien avec ma thèse, parfois sans). Beaucoup de travail pour être payée seulement l'heure de cours, et 6 mois plus tard. J'ai terminé ma thèse en étant ATER, avec la quasi totalité de mon service pendant le premier semestre, pile au moment où je rendais mon manuscrit et préparais ma soutenance. J'ai été rapidement qualifiée et pendant ma dernière année d'ATER, j'ai tenté la campagne de recrutement de MCF, mais profil "trop jeune". J'ai été un an au chômage, pour pouvoir écrire des articles, mener de nouvelles recherches et organiser des événements scientifiques, afin d'alimenter mon CV. Nouvelle campagne, toujours pas d'audition. On me reproche toujours un profil "trop jeune" et pire, d'avoir été au chômage. Il n'existe quasiment pas de contrat post-doctorat dans ma discipline. J'ai compris que c'était quasi impossible sans contact... Cette année j'ai un CDD d'enseignement-recherche d'un an, je souffle un peu mais c'est toujours précaire. C'est loin de chez moi donc une partie de ma paie part dans le TGV et le logement, mais je pense à la ligne sur mon CV. Je suis Léa et je suis fatiguée.
Des débuts dans la recherche célébrés comme « excellents », puis une grossesse, comme le début d’une lente mise à mort professionnelle. Le début soudain d’une liste sans fin de discriminations organisationnelles invisibles, petites et grandes, qui créent un milieu hostile pour les chercheuses mères, les broient à bas bruit et, comble de l’ironie, les culpabilisent en permanence en ramenant leur situation à un « choix personnel ».
Des postes précaires qui ne leur laissent aucune chance de s’en sortir lorsqu’il faut, en parallèle, assumer les responsabilités financières élémentaires liées aux enfants. Une incertitude permanente quant au prochain CDD, qui retire la possibilité de se défendre efficacement contre les injonctions incessantes au travail gratuit, « car on n'a plus les fonds ».
Des hiérarchies complices et des universités hypocrites qui osent encore parler de politiques d'égalité et se gargarisent ci ou là de mesurettes qui viennent essentiellement museler les chercheuses. Des inégalités de genre et de la précarité qui abiment profondément. Dommage de pousser ainsi vers la sortie autant de talents.
Depuis 6 années et la fin de mon doctorat, j'ai fait 5 déménagements et signé autant de CDD.
Pour "étoffer le dossier" j'ai fait en parallèle de nombreuses heures de vacations (mal rémunérées et parfois payées 10 mois plus tard) à des centaines de kilomètres.
A chaque candidature de recrutement, je passe plusieurs dizaines d'heures sur un projet avant d'être classé 2ème ou 3ème, généralement sans un mot de retour du jury.
J'ai vu un système et des conditions de production favorisant la fast-science et le corporatisme plutôt que la science rigoureuse et le mérite.
J'ai vu mes travaux de thèse copiés et mes projets de financement être pillés par des titulaires.
J'ai vu de graves entorses à la déontologie et à l'éthique ; les dénoncer ou les combattre ne fait que vous mettre au ban de l'université.
J'ai vu des titulaires ajouter au moment de la publication les noms de collègues sur le travail de doctorant·e·s, et au contraire le travail de précaires être invisibilisé.
J'ai vu les efforts et espoirs de jeunes brillant·e·s, innovant·e·s, passionné·e·s, expérimenté·e·s, être anéantis par le poids des alliances de pouvoir universitaires.
J'ai vu à l'inverse des recrutements de postes titulaires décisifs être bâclés en quelques semaines, en plein été et revenir aux étudiant·e·s fraîchement diplômé·e·s des mandarins locaux pour les protéger de la pénurie.
J'ai vu du matériel de pointe extrêmement cher (plusieurs années de plusieurs salaires) rester des années dans des cartons car sans la main-d’œuvre pour les utiliser.
À plus de 30 ans, je réalise que ces années de précarité n’ont été qu’un moyen de m’exploiter avant de me remplacer par des novices vassalisé·e·s : le milieu académique français broie ses jeunes chercheurs et chercheuses.
#JeSuisLéa a été initié par Carina Bury, docteure en droit international et chargée d'enseignement vacataire, qui en porte la parole publique, avec un collectif de chercheuses et de chercheurs de l'université française, titulaires comme précaires. Comme en Allemagne avec #IchBinHanna, tout est parti d'une conviction : une parole personnelle, assumée à visage découvert, peut faire de la précarité académique un débat national.
Nous ne faisons pas que témoigner. Derrière les récits, il y a des demandes précises, chiffrées et juridiquement fondées, que nous portons auprès des parlementaires et que nous posons aux candidat·es à la présidentielle : payer les vacataires chaque mois, rémunérer tout le travail réellement effectué, obtenir une commission d'enquête parlementaire, créer des postes stables, remplacer les appels à projets de l'ANR par des dotations pérennes, faire compter le doctorat dans les grilles salariales, conditionner l'argent public versé au privé lucratif, faire respecter les droits des chercheur·es handicapé·es, supprimer Parcoursup. Et nous ne restons pas derrière un écran : nous nous associons aux manifestations des lycéen·nes, parce que leurs conditions d'études et nos conditions de travail sont le même combat. Lire nos demandes →
Nous travaillons avec les syndicats et les collectifs de l'ESR, sans les remplacer ni nous y affilier. Leur travail est indispensable ; il n'a pas l'exclusivité de l'action collective. Il existe plusieurs manières de lutter, et les précaires, qui doivent déjà justifier sans cesse leurs compétences et leur droit à travailler, n'ont pas à obtenir en plus un brevet de conformité militante pour prendre la parole. Nos soutiens les plus précieux sont celles et ceux qui s'engagent concrètement : relayer, écrire à leurs élu·es, venir aux actions.
Nous partageons une conviction : la précarité académique n'est pas une fatalité. Certain·es d'entre nous travaillent sur le droit comparé de l'emploi scientifique en Europe ; c'est de là que vient la filiation assumée avec #IchBinHanna. Pour comprendre les structures de précarité qui l'ont fait naître, on peut lire l'analyse « Hanna contre Goliath » (Sociétés contemporaines, 2023).
Certain·es d'entre nous témoignent à visage découvert, d'autres restent anonymes : chacun·e choisit, selon ce que sa situation permet. Car ce mouvement documente un système, pas des personnes, et beaucoup d'entre nous sont directement concerné·es par la précarité décrite ici.
Ce que vous écrivez arrive donc entre les mains de gens qui connaissent ce terrain de l'intérieur, et qui en feront un manifeste et une adresse aux candidat·es à la présidentielle.
Je suis Léa est un mouvement indépendant, non partisan et à vocation pluraliste. Nous sollicitons toute personne, institution, organisation syndicale, association et force politique démocratique prête à soutenir des mesures précises contre la précarité dans l'ESR.
D'abord, par filiation. En Allemagne, le ministère de la Recherche avait présenté en 2018, dans une vidéo, une doctorante fictive nommée Hanna pour vanter les contrats courts. En 2021, des chercheuses et chercheurs précaires lui ont répondu en masse : #IchBinHanna, « je suis Hanna ». Léa est notre Hanna.
Ensuite, parce que Léa a été l'un des prénoms les plus donnés aux filles nées en France à la fin des années 1990 et au début des années 2000 : la génération qui soutient aujourd'hui sa thèse, enchaîne les post-docs ou fait des vacations. Léa, c'est un prénom ordinaire, pour une situation devenue ordinaire.
Enfin, parce que la précarité n'est pas neutre. Les femmes restent minoritaires parmi les professeur·es des universités, et de nombreux témoignages du mur parlent de grossesse, de crèche, de carrière interrompue par la maternité. Nommer le mouvement au féminin, c'est rendre visible ce que la précarité fait d'abord à beaucoup de femmes.
Mais Léa n'est pas une femme en particulier. Doctorants, docteurs, vacataires, ingénieurs, personnels administratifs : tout le monde peut être Léa, et beaucoup d'hommes ont déjà témoigné sur le mur.
Parce que Parcoursup n'est pas qu'une plateforme : c'est un tri. En 2017, faute de places, l'admission à l'université se faisait en partie par tirage au sort. En 2018, au lieu d'ouvrir des places, la loi ORE a mis fin au droit de chaque bachelier·e d'accéder à la filière universitaire publique de son choix : une « rupture juridique et démocratique majeure », selon le physicien Bruno Andreotti. Depuis, chaque formation classe les candidat·es selon ses propres critères, souvent opaques, et des dizaines de milliers de jeunes vivent chaque printemps l'attente et l'angoisse des listes.
Ce tri et la précarité des enseignant·es ont la même cause. Une place à l'université, ce n'est pas une chaise dans un amphi : ce sont des cours, des TD, des copies corrigées, et quelqu'un pour les assurer. Or le nombre de postes de maître·sses de conférences ouverts est passé de 2 194 en 2009 à 1 279 en 2026. Faute de postes, il manque des enseignant·es ; faute d'enseignant·es, il manque des places ; faute de places, on trie.
Nous ne demandons pas un retour en arrière. Une plateforme nationale peut rester utile pour recueillir les vœux. Ce que nous contestons, c'est la sélection qu'elle organise faute de moyens. Nous demandons que le droit d'accès redevienne la règle, et que l'État soit tenu d'ouvrir les places et les postes qui vont avec. Tant que le tri est légal, rien n'oblige à investir. Comme le rappelle Bruno Andreotti, l'outil informatique « reste adaptable en quelques jours » ; ce qu'il faut revoir, ce sont les règles de sélection. Il chiffre le besoin à au moins 120 000 places supplémentaires (« Faire sauter Parcoursup », lundimatin).
Pourquoi maintenant ? Les lycéen·nes sont dans la rue, et la fin du tri fait partie de leurs revendications. Le Premier ministre a promis de « corriger » Parcoursup : corriger, pas supprimer. Et le budget de l'enseignement supérieur se vote cet automne. C'est le moment de rappeler qu'aucune correction technique ne crée de places sans postes.
Chaque témoignage est relu avant publication, et publié seulement si son auteur·rice l'a autorisé. Nous condensons parfois les récits les plus longs : nous gardons les faits, les chiffres et les mots des personnes, et nous retirons ce qui permettrait de les identifier ou ce qui vise des individus. Le mur dénonce un système, pas des personnes.
Vous souhaitez que votre texte soit publié tel quel, sans aucune modification ? Indiquez-le dans votre témoignage ou écrivez-nous : nous le publierons à l'identique, ou pas du tout si cela compromet l'anonymat.
Vous souhaitez modifier ou retirer votre témoignage ? Écrivez-nous à contact@jesuislea.fr : c'est fait sur simple demande, sans discussion.
Oui. Chaque récit est relu avant publication : nous retirons les noms, les établissements et tout détail qui permettrait de vous reconnaître, ou de reconnaître une autre personne. Nous pouvons raccourcir un texte, mais nous n'en changeons pas le sens.
Il n'est publié que si vous avez coché l'autorisation correspondante. Vous pouvez aussi nous autoriser à l'utiliser seulement dans nos analyses, sans publication. Pour faire retirer un témoignage : contact@jesuislea.fr.
Il est politique au sens où il s'adresse aux décideurs : nous demandons que la loi soit appliquée et que le budget change. Mais il n'est rattaché à aucun parti. Nous parlons de conditions de travail, de paiement des salaires et du respect du droit, et nous posons nos questions à toutes les forces politiques démocratiques.
Non. Nous ne demandons pas d'être mieux payé·es parce que nous sommes diplômé·es. Nous demandons d'être payé·es pour le travail que nous faisons : la préparation des cours, les corrections, les surveillances et la recherche sont aujourd'hui largement gratuites, et les heures de cours sont souvent payées des mois en retard.
Si nous mentionnons parfois le doctorat, c'est pour montrer l'ampleur du problème : même au plus haut niveau de qualification, le travail n'est pas reconnu. Ce que nous défendons vaut pour toutes celles et tous ceux qui font tourner l'université.
Partagez les témoignages et nos vidéos, écrivez à votre député·e, parlez-en autour de vous. Les titulaires peuvent aussi relayer publiquement : leur voix montre que la précarité de leurs collègues est l'affaire de toute l'université. Tout est expliqué dans la rubrique Soutenir le mouvement.
Oui, s'il concerne la recherche ou l'enseignement supérieur français : un départ à l'étranger faute de poste, un retour impossible, des droits sociaux perdus entre deux pays. Ces parcours font partie du problème que nous documentons.
Le paiement des vacataires chaque mois, comme la loi l'impose depuis 2022 ; la rémunération de tout le travail réellement effectué ; une commission d'enquête parlementaire sur la précarité ; des postes stables pour les besoins permanents ; des dotations pérennes à la place des appels à projets de l'ANR ; la reconnaissance du doctorat dans les grilles salariales ; pas d'argent public pour le privé lucratif sans exigences ; l'application réelle des droits des personnes handicapées ; et la suppression de Parcoursup. Le détail est dans Ce que nous demandons.
Votre récit sera relu et anonymisé avant toute mise en ligne, et publié seulement si vous l'autorisez. Ne mettez personne en cause nommément et n'indiquez rien qui puisse vous identifier si vous ne le souhaitez pas. Le formulaire s'ouvre sur notre espace sécurisé, hébergé dans l'Union européenne.
Rédiger mon témoignage →Documenter, vérifier les chiffres, rédiger, interpeller : tout cela prend du temps et coûte de l'argent. « Je suis Léa » est indépendant et ne vivra que de vos soutiens. Chaque don finance une brique concrète.
Payer le nom de domaine et l'hébergement pour un an — la vitrine du mouvement, sans publicité ni traceur.
Un policy brief documenté : recherche, vérification des chiffres, mise en forme. De quoi transformer des témoignages en preuve.
Porter les revendications jusqu'aux candidat·es à la présidentielle : adresses publiques, tribunes, présence dans le débat.
Frais d'avocat·e, de procédure, d'expertise : de quoi faire valoir devant les tribunaux les droits que les établissements bafouent, comme d'autres l'ont déjà obtenu.
Transparence totale. Nous demandons des comptes à l'université ; nous nous les appliquons à nous-mêmes. Chaque euro reçu et chaque dépense engagée seront rendus publics, et chacun·e pourra voir précisément ce que son don a financé, et ce qu'il a permis de faire avancer.
Nous fixerons un jour unique. Ce jour-là, une vingtaine à une trentaine de personnes prêtes à témoigner publiquement publient en même temps, pendant que nous faisons remonter les voix anonymes du site. Partir d'un coup, plutôt qu'en ordre dispersé, pour créer un vrai moment de visibilité à l'approche de la présidentielle.
Deux cercles se complètent : celles et ceux qui peuvent s'exposer — titulaires, ancien·nes précaires, soutiens — donnent un visage ; les témoignages anonymes protègent celles et ceux qui, aujourd'hui, ne peuvent pas se montrer. Le courage des un·es protège l'anonymat des autres.
Nous lançons dès que 30 personnes se sont engagées à relayer publiquement le jour J — sur LinkedIn, Bluesky ou ailleurs. C'est vous qui déclenchez le départ.
Le geste, le jour J, est simple : un mot de soutien avec #JeSuisLea et le lien du site. Vous avez connu cette précarité et occupez aujourd'hui un poste ? Témoignez en soutien avec #JaiEteLea.
Je relaie le jour J →Au-delà des témoignages, notre analyse, chiffres et sources à l’appui.
« Une place à l’université, c’est un·e enseignant·e. Sans postes, pas de places ; sans places, le tri. »
Parcoursup trie les bachelier·es parce qu’il manque des places, et il manque des places parce qu’il manque des enseignant·es : les postes de maître·sses de conférences ouverts sont passés de 2 194 en 2009 à 1 279 en 2026. Depuis la loi ORE de 2018, le bac ne garantit plus l’accès à l’université publique. Nous demandons, avec les lycéen·nes, que ce droit soit rétabli, et que l’État soit tenu d’ouvrir les places et les postes qui vont avec. Une correction technique de la plateforme n’y suffira pas : tant que le tri est légal, rien n’oblige à investir.
Lire notre explication détaillée →« L’université repose sur des gens qu’elle refuse de payer. Ce n’est pas la crise : c’est l’ordre des priorités. »
Télécharger le PDF ↓Des slogans à faire circuler : à imprimer, à afficher en salle des profs ou en labo, à glisser dans une boîte aux lettres, à partager en ligne. Chaque carte renvoie au mur par un QR code.
Flyers, affiches de labo, pancartes de manif et badges à imprimer : tout est dans l'onglet « À imprimer » →
Flyers, affiches, pancartes et badges, prêts à imprimer. Pensés pour une impression économe en encre (sauf les badges, en couleur). Libres de droits : imprimez, affichez, faites circuler.
« Soutenir le mouvement : à chacun·e son niveau » : cinq façons de nous aider, du plus discret au plus engagé (s'informer, en parler, témoigner, diffuser, se mobiliser). Au verso, une affiche avec QR code et languettes à détacher. À afficher au labo, en salle des profs, à l'école doctorale.
Télécharger le flyer (PDF) ↓« Des postes, pas du tri », « Triés à l'entrée, précarisés à la sortie », « We are never ever going to work for free again »… Choisissez la vôtre, imprimez-la en A3 (ou en A4 agrandie) et venez avec dans les cortèges.
Télécharger les pancartes (PDF) ↓Onze phrases tirées du mur des témoignages, sur deux pancartes : « Payée en avril pour des cours assurés depuis septembre », « Je suis au RSA, et je vis en logement social »… Pour montrer, dans le cortège, ce que vivent celles et ceux qui enseignent à l'université.
Télécharger les pancartes (PDF) ↓« Bonjour, Léa », « Je suis Léa », « Ici, on vous écoute » : à imprimer sur papier épais, découper et épingler (format compatible avec les machines à badges de 58 mm). Pour montrer, partout, qu'on peut en parler.
Télécharger les badges (PDF) ↓